Ahouach – Quatre saisons chez les Berbères du Maroc

« Ahouach – Quatre saisons chez les Berbères » est bien plus qu’un livre sur la culture, les traditions, les croyances et le mode de vie des Berbères : c’est un vibrant hommage aux hommes et aux femmes qui font le pays berbère. Indispensable pour qui souhaite s’aventurer dans les contrées de la Berbérie profonde.

Quatre saisons en immersion chez les Berbères

Rien ne prédisposait Isabelle Idali-Demeyère, journaliste à La Voix du Nord à vivre parmi les Berbères… Jusqu’à ce qu’un voyage ne la mène dans le Haut-Atlas marocain. C’était au début des années 90. Ici, la jeune femme découvre bien plus qu’une terre de trek : un appel à la vie au cœur de la Berbérie profonde. La résonance est si forte qu’elle ne tarde pas à revenir en pays berbère, non pour voyager cette fois, mais bien pour se fixer, une année durant, parmi les Berbères.

Les 4 saisons berbères d’Isabelle Idali-Demeyère, dite Izza (son nom berbère) se parcourent au fil des cycles de la vie agraire. Rendue dans la vallée des Aït Ousertak, l’auteure de Ahouach – Quatre saisons chez les Berbères partage pleinement le quotidien des habitants de Tidli. Travaux dans les champs, tiwizi (récoltes communautaires), rituels, moussems, fêtes (Ahouach), repas et expéditions au souk (situé à plusieurs heures de marche de là) rythment la vie dans la vallée.

Bien-sûr, la vie est rude et, de prime abord, peu envieuse pour un occidental à qui le confort dit « moderne » sourit… Mais le lecteur comprend vite qu’ici la beauté est ailleurs… Elle s’inscrit dans l’authenticité des gestes originels, dans l’intensité des couchers du soleil et dans le cœur authentique et généreux de ces hommes et de ces femmes qui « n’ont rien et qui donnent tout ».

Portraits, visages, ambiances et fragments de vie

Portraits, visages, ambiances et fragments de vie sont dépeints à la manière des Berbères : en toute humilité. L’auteure s’attache à décrire ce qu’elle voit, ce qu’elle vit et ce qu’elle ressent sans jugement, sans le regard détaché de l’ethnologue attaché à décrypter froidement les moindres détails du « folklore local ». Il en ressort un témoignage vivant et gorgé d’humanité, qui (personnellement) m’a beaucoup émue.

Sous la plume d’Isabelle Idali Demeyère revit aussi le monde de ces villages enclavés qui n’est pas sans rappeler la vie lointaine dans nos campagnes d’autrefois. En parcourant les pages du livre, on ne peut s’empêcher de songer à ces valeurs d’authenticité et de simplicité oubliées et sacrifiées bien souvent sur l’autel de l’exode rural… Souhaitons qu’elles perdurent encore longtemps dans les contrées berbères du Maroc (et qu’elles revivent ailleurs !).

Apprendre la langue berbère, couper l’herbe, porter des fardeaux, migrer en transhumance et vivre dans le dénuement (apparent) le plus total exige un sacré sens du détachement. Quelques heures à peine séparent la vallée des Aït Ousertak de Marrakech et pourtant c’est tout un monde qui sépare les deux zones géographiques. Ce décalage est mis en exergue par plusieurs sauts que l’auteure effectue dans la jungle urbaine de Marrakech. Elle accompagne notamment Zahra, une villageoise, à l’hôpital pour subir une césarienne. Vue de la ville, la vallée des Aït Ousertak apparaît alors comme un paradis perdu… On comprend tout l’amour d’Izza pour ces contrées délaissées (et pourtant si belles !) du Royaume.

Outre le livre Ahouach – Quatre saisons chez les Berbères, l’aventure humaine d’Izza a (aussi) donné naissance à l’association Ahouach ainsi qu’à une petite (sans doute devenue grande) Léa-Zahra qui comme son papa est Berbère. « La Berbérie n’a pas fini de me poursuivre » conclue l’auteure à la fin du livre.

Extraits choisis

Isabelle commence son immersion à Agouti, dans la vallée des Aït Bougmez avant de se retrancher dans son camp de base situé à l’Oukaïmeden.

Agouti m'avait donné une première approche du monde berbère mais je voulais vivre d'autres expériences dans un endroit plus reculé, que je n'avais point encore trouvé.  

Isabelle passe de l’apprentissage du tamazigh à celui du tashellit. Tout le vocabulaire appris dans la vallée des Aït Bougmez est à réapprendre.

L'heure était pour l'instant à l'apprentissage d'une des plus anciennes langues de l'humanité,  considérée par certains chercheurs comme une langue-mère, qui ne serait pas étrangère à la formation des langues du bassin méditerranéen.

À Tizi Oussem, elle assiste à la fête de Taffaska (l’Aïd el Kbir berbère)… Une fête religieuse qui prend dans ces villages retirés de l’Atlas une tournure des plus étonnantes lorsque Bilmawn (Bilmaun), étymologiquement « le porteur de peaux » rentre en scène au son des chants d’Ahouach.

Bilmanwn et ses complices miment alors tous les gestes du quotidien : le labour, la moisson,  le battage, les femmes en train de rouler le couscous... et un couple faisant l'amour ! Tout le village est hilare et en redemande.

Isabelle continue ses pérégrinations vers le village de Gliz, dans la vallée des Aït Ousertak, qui célèbre la fête de Bilmawn avec un jour de retard…

À Gliz,  j'ai eu le coup de foudre pour cette vallée des Aït Ousertak. Pour ces villages rouges accrochés à la montagne,  pour ces cultures en terrasse qui forment un vaste amphithéâtre où l'on joue les quatre saisons. C'est à Tidli que je m'installerai pour le reste de l'année.

Isabelle s’installe à Tidli, à deux heures trente de montée l’Oukaïmeden et à trois heures de descente d’Asni pour vivre une immersion dans la famille de La Fadma, Da Bourhim et leurs 9 enfants.

J'arrivais là. Dans cet écrin de nature. J'allais avoir la chance de vivre ici. A trois heures de Paris. Au bout du monde.

À Tidli commence l’initiation à la vie berbère. Ici, elle partage les repas des femmes du village :

Nous sommes serrées les unes contre les autres, en cercle, sur la natte. J'ai le sentiment d'être plongée dans un bain de vie. J'ai troqué mon jeans pour une jupe longue sous laquelle j'ai mis un caleçon et je porte un foulard sur mes cheveux. Surtout ne pas choquer, être à l'identique.

Elle apprend le travail de la terre, le système d’irrigation ancestral des Berbères…

Le geste est ancestral comme l'extraordinaire système d'irrigation qui permet d'arroser,  presque au doigt et à l'œil,  toutes les terrasses aussi hautes soient elles. Chacun a son tour d'irrigation : on ouvre des canaux ("targa"), on détourne l'eau à l'aide d'un peu de terre et d'une grosse pierre et elle court vers vous comme un ami qu'on attend plus, scintillant au soleil, fécondant la terre de toute part.

 Mais aussi la vie en communauté…

La vie de chacun est l'affaire de tous. La notion de chez soi n'existe pas : à tout moment,  on se doit d'être disponible à l'autre. Les enfants d'ailleurs circulent constamment de maison en maison ignorant tout des règles qu'on nommerait chez nous "de politesse". Du reste,  les portes ne sont jamais fermées,  parce qu'il y a toujours quelqu'un.

 La patience…

Ici on vit l'instant. Cela s’apprend. J'apprends à attendre,  moi, la toujours pressée, et à ne rien attendre du lendemain.

 Et la dérision…

Toutes les difficultés,  les embêtements sont tournés en dérision (...). Comme je voudrais ne pas quitter ce lieu sans hériter de ce sens-là de l'existence. La vie au bled est tous les jours une leçon. 

Elle assiste aux mariages qui rythment les saisons au son du chant de l’ahouach, entonné par les femmes :

Elles me font signe de m’assoir à leur côté et chantent de plus belle, une mélopée aigue qui s’organise sur quelques notes dans le fond des gorges. A cet instant précis, je me sens tellement aimée d’elles que la voix me manque pour chanter. Elles sont assises face à face tout autour de la pièce. Quelques-unes seulement ont des tallunt, ce tambour formé d’une peau de chèvre tendue sur le cercle de bois. Les autres frappent des mains. Elles se balancent. Les couleurs chavirent dans les chants. C’est un moment de pure extase…

 Isabelle vit les joies mais aussi les peines des Berbères…

Je retiendrai toute ma vie la beauté de cette aurore. Son insolence face à la réalité que vit Zahra, face au néant médical dans lequel vivent les Berbères.

 A Tidli, on vit loin du « monde » :

La plus grosse catastrophe nucléaire pourrait arriver,  la troisième guerre mondiale se déclarer : Tidli continuerait de vivre en dehors du monde, au rythme du mûrissement de l'orge et des semis de maïs.

Le décalage se fait sentir lorsqu’elle retrouve ses amis européens :

Je découvre que j’ai bien du mal à raconter ma vie ici. Mes amies me parlent beaucoup de l’Islam, du danger qu’il représente. Il m’est difficile d’expliquer que ce n’est pas cet Islam là que je vis au bled, alors que l’Occident les abreuve du contraire. Je n’arrive plus à communiquer. Il me faudra écrire, témoigner sur ces gens qui n’ont rien et qui donnent tout. Mais qui comprendra le pain et l’huile et la beauté de tous les gestes quotidiens à l’état originel ?

Je ne peux que témoigner de toute ma gratitude à Isabelle Idali-Demeyère pour ce beau témoignage sur la vie Berbère. À découvrir absolument avant de d'entreprendre un voyage dans la Berbérie profonde !

© photo principale : Laurie Arnauné