Chroniques de l’Aïd el Kbir

L’Aïd el Adha est une journée bien à part dans le calendrier marocain… Sa récente célébration (le 24 septembre) lui valait bien un article sur ce blog. D’autant que l’Aïd el Adha, la "fête du sacrifice", est volontiers appelé l’Aïd el Kbir, la "grande fête". Récit d’une journée pas comme les autres, entre ambiance surréaliste, réjouissance familiales et fumées de barbecues !

Dessine-moi un mouton

À quelques jours du jour J, les moutons sont en tous lieux visibles. Chargés à l’arrière des pick-up, parqués dans des étables de fortune, stockés dans les jardins, les terrains vagues ou amarrés collectivement sur des bouts de trottoirs, ils attendent leur heure en avalant le foin qu’on leur offre généreusement, histoire de garantir à la viande quelques grammes de saveurs et de cholestérol en plus… Tout ceci pour le plus grand bonheur des enfants qui les bichonnent, les dessinent et les montrent fièrement aux voisins. Les grands enfants ne sont pas en reste. Ils répondent joyeusement à leurs "Bêêêêêhh", osant parfois un selfie pittoresque. Malgré les blagues qui fusent « je ne lui donne pas une semaine à vivre celui-là », les braves moutons ne se doutent visiblement de rien…

Achète-moi un mouton

Dans les familles, s’organise la course aux moutons, sans qui la fête de l’Aïd el Kbir ne serait pas. Des souks aux moutons éphémères fleurissent un peu partout. On y débat sur le prix des bêtes, 2 500 à 4 500 dirhams en moyenne (un à deux SMIC local) selon le pedigree et la qualité des cornes. Les panneaux publicitaires et la toile marocaine n’y échappent pas… L’éclosion des moutons 2.0 annonce pour certains une fête de l’Aïd aux accents geek. Pendant ce temps, les éleveurs de moutons font leurs choux gras ou plutôt... leurs moutons gras. Les plus modestes se rabattront sur une chèvre, moins onéreuse ou passeront par le bureau du banquier pour y signer un crédit à la consommation au risque de se retrouver... le couteau sous la gorge. Certains prétendent à ce sujet que ce serait contraire aux préceptes de l’islam.  Heureusement, l’approche de l’Aïd el Adha sonne aussi la générosité des entreprises, qui, rétribuent leurs salariés de primes de l’Aïd el Kbir et d’autant de jours de congés qui vont avec. Ainsi le Maroc s’apprête sacrifier pas moins de 5 millions de moutons.

Troupeau de rescapés
Troupeau de rescapés

Les préparatifs

Huit jours avant la fête, l’heure est aux préparatifs… Dans les marchés hebdomadaires, les souks et les supermarchés, étals et têtes de gondoles se voient envahis de produits d’un nouveau genre. Bassines, pastilles allume-feu, braseros, couteaux de boucher, charbon de bois, brochettes et même congélateurs (car il faut bien stocker la viande) comptent dans le rang des best-sellers de l’Aïd el Adha. Partout, la fête s’organise et les petits métiers de l’Aïd fleurissent : affuteurs de couteaux, marchands d’olives, vendeurs de fruits secs… Puis, à l’approche du jour J, la sempiternelle question sur la date exacte de la fête s’immisce dans toutes les conversations « la lune a-t-elle été observée ? C’est férié mardi ? ». Et oui, comme pour le Ramadan, on ne connaît pas la date exacte de l’Aïd, calendrier lunaire oblige… Vient enfin l’heure du chassé-croisé, semblable aux échanges des juilletistes et des aoutiens français… Une vaste migration interne s’organise dans tout le pays tandis que les villes se vident de leurs populations. Grands taxis, trains, bus et autoroutes sont pris d’assaut. Comme à la veille d’un jour de Noël, chacun s’en va rejoindre les siens pour célébrer la fête, parfois à l’autre bout du Maroc. C’est aussi le moment de faire des réserves car bientôt épiciers, boulangers, bouchers et moul buta (marchant de butagaz) seront tous fermés…

Le jour J

Placez n’importe quel étranger au beau milieu d’une cité marocaine célébrant l’Aïd el Kbir et imaginez son état de panique à la vue des uniques habitants de la ville : des bouchers aux tabliers maculés de rouge arborant de grands couteux… Et la description est à peine exagérée… Non, vous n’êtes pas dans un film d’horreur mais bien au Maroc le jour de la fête du sacrifice. Ces hommes effrayants ne sont que des bouchers qui vont de maisons en maisons égorger les moutons en mémoire du sacrifice d’Abraham. Tout commence de bonne heure, lorsque les bêlements des moutons se substituent aux cocoricos… Le moment est venu pour les croyants de converger vers la mosquée où les attendent la grande prière de l’Aïd el Kbir qui déborde souvent sur la rue. Les musulmans font la prière (les moutons aussi !) et puis, la fête se poursuit dans les maisons. En général, c’est à ce moment précis que tu comprends que si c’est la fête du mouton, ce n’est pas vraiment sa fête, au mouton …

La religion pour les nuls
L’Aïd el Adha commémore le sacrifice d’Ibrahim, qui n’est autre qu’Abraham chez les juifs et les chrétiens. L’histoire, commune aux trois religions monothéistes, raconte qu'Allah (Dieu si vous préférez) demanda à Ibrahim de sacrifier son jeune fils pour éprouver sa foi. Loyal, Ibrahim  s’apprêta donc à sacrifier son fils, la mort dans l’âme. Lorsque TADAM… Dieu l’arrêta et remplaça, dans un ultime geste de reconnaissance, son fils par un mouton « envoyé du ciel ».

Le sacrifice

Pendant que les citadins à fleur de sensibilité vont lâchement se réfugier au fond du jardin, les hommes, chefs de famille et/ou maîtres-bouchers se mettent au travail. Si vous êtes un habitué de la vie à la campagne ou que la perspective de voir un animal sacrifié ne vous effraie pas, vous assisterez sans doute au plaquage sur le sol de l'animal et à ce qui suit. Faisant, pour ma part, partie de la catégorie de personnes qui se réfugie au fond du jardin (et je ne suis pas la seule) – oui, j’avoue, moi qui ne me hasarde jamais chez l’Moul Djaj (marchand de poulets vivants) de peur de voir un poulet se faire déplumer – je passerai donc les détails de cette scène. À ceux qui accuseraient la violence de l’acte, je rappellerai que la viande pré-emballée (et souvent ré-emballée) passe par des circuits autrement plus violents. Oui, cette tradition peut paraître anachronique en 2015... Mais au Maroc nous avons aussi l’excuse d’être, selon le calendrier musulman, en 1437, soit en plein Moyen Âge... Blague à part, la logique ultime de cet argument consisterait finalement à devenir végétarien, voire végétalien. Ces derniers pourront d'ailleurs passer leur chemin. Pour les autres, l’Aïd el Kbir est aussi là pour rappeler que l'épaule d’agneau confite ne pousse pas dans les assiettes. C'est finalement un moyen efficace de remettre en cause des années d’alimentation sacrifiées sur l'autel de la consommation de masse. Et par la même l’occasion de donner un peu de sens à la nourriture que l’on avale d’ordinaire sans gratitude aucune, et parfois même sans même se soucier de sa provenance. Mais pour l’heure, revenons à nos moutons…

La préparation

Passé la pendaison de la bête, il faut la dépecer, lui ôter sa peau, ses abats, la nettoyer, sécher la carcasse et enfin préparer les premiers mets. Bref, faire le travail du boucher avant que ça n’arrive dans la barquette du supermarché et par la même occasion faire le job du cuisinier avant que ça n’arrive dans l’assiette. L’opération permet au passage de réviser ses cours d’anatomie remontant aux années lycée. Toute la famille participe, du beau-frère qui s’attelle à la préparation du barbecue à la grand-mère qui enrobe les morceaux de foie dans la crépine en passant par l’oncle qui gère la logistique des seaux et des opérations. L’ado junior de la famille emmène, quant à lui, la tête du mouton se faire griller sur les barbecues éphémères qui fleurissent sur tous les trottoirs aux côtés des cuvettes ou des cornes dépassent parfois derrière les fumées embaumées de poil grillé. Elle corroborera le couscous à la tête de mouton… Mais pour l’heure la préparation est aux abats qui sont préparés le jour même. À cet instant, tu te dis que l’expression « dans le cochon tout est bon » matche décidément très bien avec le mouton. La carcasse du mouton, elle, attend sagement d’être préparée en gigots et en côtelettes le lendemain et les jours qui suivent… Les peaux des moutons, enfin, sont emmenées, sur des Honda ou des charrettes de fortune où elles iront, Inch Allah, poursuivre leur destin de poufs... ou de tapis de laine.

La table de l’Aïd el kbir

Après le sacrifice, la mise du mouton en kit et la longue préparation des mets, place (enfin !) au repas ! Les boulfaf , brochettes de foie à la crépine,  donnent le coup d’envoi du déjeuner. Parsemées de sel et de cumin, elles sont aussi évocatrices pour un Marocain que le foie gras de Noël pour un Français. Le tout est naturellement arrosé de thé à la menthe et accompagné de salades marocaines, de pain ou d’olives. Le ragoût d’abats , douwara, qui mêle poumons et estomac du mouton (mmmh) à la sauce aux oignons, aux tomates et aux pois chiche arrive ensuite, avec des variantes culinaires en fonction des régions et des familles. Le premier déjeuner est généralement assez frugal car il y a encore du travail en cuisine ! La préparation du couscous du soir attend notamment les femmes. Le lendemain et parfois même les jours qui suivent célébreront le mouton à toutes les sauces à travers une série de recettes traditionnelles : épaule d’agneau à la vapeur, gigot d’agneau grillé, agneau aux pruneaux et aux amandes… Il faudra bien une semaine pour que la vie reprenne son cours normal et encore quelques jours supplémentaires pour se réconcilier avec la balance !

Table de l'Aid el kbir
Table de l'Aid el kbir

Au-delà de l’aspect religieux

Plus qu’une fête religieuse, l’Aïd el Adha est un grand moment de convivialité et de visites aux proches et au voisinage. Toute la famille se retrouve autour de la corvée du mouton, de la cuisine et du festin. C’est aussi, à l’instar de Noël, la journée des enfants… Allah n’a-t-il pas épargné l’enfant du prophète Abraham en le transformant en mouton ? Ces derniers, vêtus de leurs plus beaux habits reçoivent souvent argent de poche et cadeaux.  L’Aïd el Kbir, c’est enfin un grand moment de partage et de générosité envers les plus démunis. Dons d’argent, de nourriture et de moutons marquent les plus beaux élans de solidarité. La tradition veut d’ailleurs qu’un tiers du mouton soit offert à une personne nécessiteuse qui n’a pas eu la chance d’acheter un mouton.

Les noms de l’Aïd el Kbir dans le monde
L’Aïd el Kbir est fêté sous de nombreuses latitudes du globe. Dans les contrées non-arabophones, on lui attribue les noms suivants :
Tabaski ou Tobaski (Sénégal et Afrique de l’Ouest)
Kurban Bayrami (Turquie)
Kurban Bajram (Balkans)
Bajrami i Vogël (Albanie)
Arefa (Ethiopie)
Lebaran Haji (Indonésie)
Tafaska (chez les amazigh)
Aïd Qorbani (île de la Réunion)

Vivre l’Aïd en tant que non-musulmans

Faisant partie de celles et de ceux qui se cachent dans le fond du jardin au moment du sacrifice (lire plus haut) mais qui en plus cela, ne raffole ni de viande de mouton et encore moins d’abats, autant vous dire qu’à l’approche de mon premier Aïd el Adha au Maroc, j’ai d’abord hésité à prendre un aller/retour pour Barcelone. Mais ma curiosité a vite fait de me retenir ici. Verdict après 5 fêtes de l'Aïd el Adha passées au Maroc ? Ces fêtes de l’Aïd, en famille, me rappellent les Noël de mon enfance. Les enfants s’y retrouvent, joyeusement, et en toute simplicité. Ils sont au centre de la fête. Les grands et les anciens tissent chaleureusement les liens familiaux autour de la cuisine et des repas. Les 3id moubarak s3id ("joyeux aïd") fusent et le temps est comme en suspend pendant la fête… Et puis les boulfaf, contre toute attente, c’est vachement bon…

 

Brochettes de boulfaf... Bon appétit !
Brochettes de boulfaf... Bon appétit !
 © photo principale : Laurie Arnauné © photos article de haut en bas : Laurie Arnauné