Dar al Tiraz : les soieries de Fès

Dar al Tiraz est bien plus qu’un atelier de tissage de la soie. Né de la volonté de faire revivre un art oublié depuis plus d’un siècle, l’atelier façonne des étoffes d’exception qui n’ont d’égal que l’incroyable histoire de Sy Hassan, leur créateur. Immersion dans l’univers passionnant des soieries de Fès, dont l’histoire s’écrit désormais au présent !

L’art du lampas à travers l’histoire

Les lampas, ces étoffes façonnées héritées de la tradition andalouse, avaient complètement disparu du paysage artisanal fassi. L’élaboration de ces étoffes ne peut se faire sans métier à la tire : un métier à tisser d’une incroyable sophistication, né au Moyen-Orient et auquel on doit les plus beaux textiles des civilisations de l'Islam. Cette tradition des tissages façonnés, qui a essaimé jusqu’au Japon et en Extrême-Orient, a joué un grand rôle dans la civilisation arabe. Arrivés à Fès à l’époque mérinide (au XIVe siècle, peut-être même au XIIIe), les métiers à la tire ont fait de la ville un centre de tissage de la soie majeur durant des siècles. Au XIIIe siècle, la cité comptait plus de 3000 métiers à tisser. Au siècle suivant, elle abritait un marché de la soie. Mais au début du XXe siècle, la tradition du lampas s’étiola peu à peu jusqu’à sombrer définitivement dans l’oubli.

Tissu Lampas de l'atelier Dar al Tiraz
Tissu Lampas de l'atelier Dar al Tiraz

Itinéraire d’un tisseur pas comme les autres

La résurgence de l’art du tissage façonné arabo-andalou est due à un homme, Sy Hassan - un tisseur pas comme les autres ! Son exploit ? Avoir ressuscité la technique traditionnelle du lampas héritée des Andalous. Il aura fallu pas moins de 25 ans de travail et d’étude pour permettre à cet ancien technicien Jacquard de réintroduire l’art oublié du lampas dans la ville de Fès. Le travail fut ardu. Mais l’homme, issu d’une famille de tisserands, est tenace. Il doit sa passion à son père, maître-tisserand du brocart à Fès. Et il entendait bien poursuivre sur ce chemin malgré l’opposition de son père.

Mon père avait refusé que je continue sur ce chemin du tissage. Pour lui, c’est un projet qui ne rapporte rien. À quoi cela sert-il de faire renaître une technique disparue depuis plus d’un siècle ?"

Porté par son goût de l’excellence, Sy Hassan a donc fait le choix de consacrer sa vie au lampas, étoffe raffinée, complexe et exigeante s’il en est. Aujourd’hui, la richesse inouïe des étoffes qu’il crée, et de leurs motifs, exprime toute la magnificence de l’art arabo-andalou, version textile.

Le tissage façonné est pour moi comme le thé pour un marocain, il coule dans mes veines.

Le chemin fut long. Sy Hassan entreprit d’abord de suivre des cours auprès d’un technicien lyonnais, spécialiste du dessin textile. Encouragé par l’exemple ancestral des tisseurs de Fès, dont il n’a de cesse de répéter qu’ils étaient parvenus (en dépit de l’absence de tout institut de formation) à un très haut niveau de savoir et de savoir-faire, il décide de faire renaître lui-même la technique multiséculaire du tissage arabo-andalou.

J’ai commencé à apprendre poste par poste, spécialité par spécialité. J’ai fait des tests pour être sûr de mes recherches et des bons résultats.

C’est ainsi que Sy Hassan réussit l’exploit de construire de ses mains un métier à la tire de type andalou. Aujourd’hui, ses métiers à la tire font de l’atelier Dar al Tiraz bien plus qu’un atelier de création ; le conservatoire d’un savoir théorique et pratique, et d’un savoir-faire précieux, à l’image des étoffes somptueuses qu’il produit. Isabelle Riaboff, son épouse, docteur en ethnologie, l’accompagne dans cette passionnante aventure. Auteur de nombreux articles académiques, elle se consacre à l’étude des traditions de tissage à Fès depuis 2005.

Tissu Lampas de l'atelier Dar al Tiraz
Tissu Lampas de l'atelier Dar al Tiraz

Dar al Tiraz - de la haute couture à la haute culture

C’est un endroit rare de par le Maroc… et de par le monde. Un des derniers lieux à produire des tissages façonnés sur métier à la tire manuel. Sy Hassan trouve son inspiration dans les textiles médiévaux, les anciennes ceintures fassies et les vêtements confectionnés à l’époque du sultanat nasride de Grenade. Ses métiers à tisser accueillent aussi bien des fils de soie, d’or ou d’argent. Ils façonnent des tissus utilisés pour la confection d’accessoires de mode (babouches, pochettes), d’articles de décoration intérieure (coussins, tentures murales) ou de caftans haute couture, pour le plus grand bonheur de sa clientèle, souvent institutionnelle, toujours exigeante.

Le travail à l’atelier est précis et méticuleux. Il implique des esquisses de motifs, des rapports de longueurs et de largeur, des dessins sur papier quadrillé et la préparation fastidieuse de la double chaîne, propre aux métiers à la tire. Le résultat, très ornemental et souvent polychrome, ne manque pas de relief et de somptuosité. Saluées par les musées internationaux, les productions cinématographiques et les instituts textiles, les créations de Sy Hassan représentent tout un pan de l’histoire des arts décoratifs de l'Islam. Car au-delà des fils d’or et de soie, c’est bien l’histoire du patrimoine immatériel arabo-andalou que tisse et réinvente Sy Hassan à travers son travail. Raison pour laquelle l’artiste a entrepris une vaste opération d’archivage et de transmission de son savoir. Il s’attèle aujourd’hui à enseigner le savoir qu’il a patiemment construit durant ses longues années de recherche… Puissent-elles faire vivre longtemps l’art du lampas et des étoffes façonnées !