Ibn Battûta – le Marco Polo marocain ?

Je suis l’un des plus grands voyageurs de tous les temps. Je suis né au XIVsiècle. J’ai parcouru l’Afrique du Nord, la péninsule arabique, l’Inde, la Chine, l’Asie centrale, l’Europe orientale et l’Afrique subsaharienne, et ce pendant pas moins de 29 ans. Mon nom est Ibn Battûta, mais vous ne me connaissez peut-être pas. Et pour cause, mes aventures n’ont pas eu la chance de combler la postérité, contrairement à celles de Marco Polo avec qui on me compare souvent. J’ai pourtant voyagé bien plus et bien plus loin que mon illustre prédécesseur. Mais point pour les mêmes raisons. Je ne suis pas Italien mais Marocain… et de Tanger s’il vous plaît ! Cet article rédigé à travers le roman historique de Lotfi Akalay Ibn Battouta – Prince des Voyageurs retrace mon épique épopée sur les routes du monde… Yallah !

Au début : un simple pèlerinage…

Ibn Battûta, c’est l’histoire d’un pèlerin ordinaire, fraîchement diplômé en théologie qui, poussé par le désir de visiter La Mecque et « ses illustres sanctuaires », s’embarque à l’âge de 22 ans sur les routes de l’Afrique du Nord.

J’étais seul, sans compagnon avec qui je puisse vivre familièrement, sans caravane dont je pusse faire partie ; mais j’étais poussé par un esprit ferme dans ses résolutions, et le désir de visiter ces illustres sanctuaires – le pèlerinage à La Mecque – étaient cachés dans mon sein.

À croire que Tanger, sa ville natale inspirait, déjà au XIVe siècle, un atavisme pour l’exil, les horizons et les contrées lointaines. Issu d’une honorable famille marocaine, le juriste Mohammed Ibn Battûta ne sait pas encore, en ce matin du 14 juin 1325, que ce qui devait être un simple pèlerinage se transformera en l’un des plus extraordinaires périples de tous les temps. 

Plus de 20 ans me séparent de cette année 1325 ou j’ai pris la décision de partir. Partir ! Quelle entreprise périlleuse et quelle dose de témérité ne m’aura-t-il pas fallu pour former un tel projet ! Avec le recul, je me rends compte que mon voyage n’aurait pas eu lieu sans cette part d’inconscience qui a précipité ma décision de m’éloigner de ma terre. J’y ajouterai le désir ardent que j’avais de visiter les lieux saints de l’Islam et ma conviction que partout dans le monde musulman, je serai chez moi et que je pourrai compter sur la générosité, la bonté et l’hospitalité qui sont les trois vertus de tout musulman sincère.

Le début d’un long voyage

120 000 kilomètres, 29 ans d’exil et une étendue géographique correspondant à 44 pays actuels… Le parcours effectué par le globe-trotteur marocain a de quoi faire pâlir d’envie les plus ardents blogueurs de voyage d'aujourd'hui ! Même le Vénitien Marco Polo, considéré comme l’un des plus grands explorateurs de l’histoire de l’humanité n’aurait effectué que le tiers du parcours du Marocain… Si Dar el Islam « la maison de l’Islam » motive les premières pérégrinations d’Ibn Battûta, le désir de voyager au-delà des contrées islamiques rattrape très vite le voyageur tangérois… À croire que le virus du voyage piquait déjà très fort en cette moitié du XIVe siècle.

J’aime les voyages parce que mon naturel me pousse sans cesse à explorer des terres nouvelles, à entendre et voir des hommes et des femmes de tous les horizons et de différentes cultures. Je suis allé à la rencontre des musulmans partout où ils se trouvent, mais il m’est arrivé, parfois au risque de ma vie, de visiter des régions hostiles à l’islam et je n’en garde aucun regret parce-que mon soucis constant a été de découvrir et d’essayer de comprendre les miens, ceux qui partagent ma foi mais aussi les autres qui vivent leurs croyances autrement.

Ibn Battûta parcourt la totalité des pays islamiques, mais pas que…. Pour rejoindre la Mecque, il parcourt d’abord l’Afrique du Nord, l’Égypte, la Palestine, la Syrie et une partie de la Péninsule Arabique. Alexandrie, Le Caire, Louxor, Gaza, Bethléem, Jérusalem, Ramallah, Lattaquié, Tibériade, Beyrouth, Alep, Médine et La Mecque jalonnent son parcours de découvertes inoubliables. À Damas, il est ébloui par la magnificence de la ville.

Si le Paradis est sur Terre, ne le cherchez pas ailleurs qu’à Damas et, s’il est dans le ciel, soyez certains que Damas est pour lui une rivale redoutable.

Ayant pris goût au voyage, il repousse les frontières du monde connu pour aller toujours plus loin. L’Irak, la Perse, le Yémen, les côtes orientales de l’Afrique, Zanzibar, Oman, la Turquie, l’Asie mineure, l’Afghanistan, l’Inde, la Chine, les Maldives, Ceylan, le Bengale, l’Indonésie, inscrivent leurs noms dans le road-trip médiéval d’Ibn Battûta. De retour à Tanger en 1349 après une absence de 24 ans, il repart aussitôt pour un nouveau rendez-vous en terre inconnue missionné cette fois par le sultan du Maroc. Les caravanes le mènent alors de l’Andalousie à Tombouctou en passant par le Soudan, le Niger et le Sahara.

Pas de blogs au XIVe siècle !

Ni blog, ni page Facebook, ni Tumblr pour Ibn Battûta. L’explorateur marocain écrivait simplement ses notes sur son carnet avant que des brigands indiens ne le dépouillent de ses écrits. De retour à Fès en 1353, le sultan mérinide Abou Inan, captivé par les récits de l’explorateur lui demande de dicter ses anecdotes de voyages à son secrétaire, l’Andalou Ibn Jouzay. Ce récit de voyage intitulé « Présent à ceux qui aiment à réfléchir sur les curiosités des villes et les merveilles des voyages » est le fruit d’une mémoire phénoménale dont la rédaction nécessita 3 mois de travail. On dit que le rédacteur, dans un souci de « marketing éditorial », y aurait adjoint quelques éléments merveilleux, poétiques… voir teintés de fabulation. Il n’en reste pas moins que ce journal de route, plus connu sous le nom de « Rihla » demeure d’une inestimable valeur historique et documentaire.

Ibn Battûta : Touriste avant l’heure ?

À la lecture du récit de Ibn Battûta, on peut se poser immanquablement la question : qu’est-ce qui a poussé le Tangérois à effectuer un si long voyage ? Qui plus est, en cette époque où « voyager sans la protection d’une caravane était plus périlleux que parcourir notre monde d’aujourd’hui sans carte de crédit… » ? Ses pérégrinations n’étaient pas sous-tendues par des impératifs d’ordres mercantiles. Seule une quête insatiable de savoir et de connaissance guidait l’infatigable voyageur qui de nos jours aurait sans doute épousé la profession de Grand Reporter.

Le personnage est-il hors du commun ? C’est un voyageur, certes, mais les grands voyageurs ont abondé dans le passé, du Cathaginois Hannon au navigateur James Cook, en passant par Colomb, Magellan et Vasco de Gama, tous voyageaient pour des raisons professionnelles, Marco Polo compris. Seul Ibn Battouta a voyagé pour le plaisir de voyager. Ce type d’individu porte un nom : cela s’appelle un touriste ! Le mot « touriste » est apparu pour la première fois en anglais en 1800 et 16 ans plus tard en français. En vérité voilà ce qu’était Ibn Battouta : un touriste avant la lettre.

Fresque en hommage au voyageur marocain dans la médina de Tanger
Fresque en hommage au voyageur marocain dans la médina de Tanger

Témoin d’une époque

La force de la Rihla et de son adaptation par Lotfi Akalay ? Ses anecdotes, nimbées de souffle humain qui nous éclairent sur l’état d’esprit qui avait cours dans  le monde au XIVe siècle. Les petites histoires d’un grand voyage émaillé de rencontres écrivent la trame de l’autre histoire, de la grande Histoire, celle des civilisations et des peuples.

Les inscriptions que nous ont laissé les historiens et les géographes de ces rivages islamiques ne possèdent pas le souffle humain, la chaleur des témoignages légués par ceux des voyageurs qui ont entrepris un périple pour l’unique plaisir de découvrir le monde musulman, peuple et territoire. Ibn Battouta est de ceux-là.

Ce personnage venu du Maroc - El Maghreb El Aqsa « Far West du monde islamique » - éveillait la curiosité et les rencontres, notamment celles des souverains et des notables qu’il se plaisait à fréquenter

À plusieurs reprises, j’ai eu l’occasion de faire la connaissance de juristes éminents et de fins lettrés qui ont largement contribué à enrichir mon savoir. Je me suis même lié d’amitié avec nombre d’entre eux. Moi, Mohamed Ibn Battouta, pauvre voyageur anonyme venu de l’autre extrémité du monde islamique, moi pèlerin démuni, vivant uniquement de la fortune que la providence a placée sur mon chemin…

Il en résulte un récit comme un carnet de voyages témoin d’une époque médiévale, de son humanité mais aussi, parfois, de son inhumanité.

Partout où mes pas m'ont conduit, j'ai reçu un accueil fraternel, j'ai obtenu sans le demander l'assistance désintéressée de centaines de personnes, des pauvres gens, comme des seigneurs. Dans les déserts les plus hostiles, j'ai trouvé des jarres d'eau installées le plus souvent par une main anonyme avec l'humble souci d'apporter une aide, parfois de sauver d'une mort certaine l'étranger solitaire ou le voyageur égaré. À chaque étape de mon périple, j'ai été comblé de présents. J'ai reçu l'instruction et on m'a pourvu de diplômes qui m'autorisent à dispenser un enseignement universel. Cependant, j'ai aussi été le témoin de la cruauté, de la bassesse et de la fourberie...

À Tanger, un discret mausolée, perdu dans le dédale de Médina perpétue modestement la mémoire de l’écrivain-voyageur. Son triste état de conservation semble renvoyer en écho l’oubli dont fait injustement objet l’histoire d’un des plus grands voyageurs de tous les temps !

© photo principale : Laurie Arnauné © photos article de haut en bas : Laurie Arnauné