La confrérie soufie des hamadcha

Frédéric Calmès est journaliste, musicien et conteur, spécialiste des répertoires arabes. Ses chroniques, diffusées sur les ondes marocaines nous parlent d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Celui des maâlems (artisans), détenteurs d’un savoir-faire ancestral… Ses explorations musicales, nous propulsent un peu plus loin hors des limites du temps… C’est la musique qui l’a mené au cœur de la médina de Fès, il y a plus de 12 ans. Dans la capitale spirituelle du Maroc, au cœur de la confrérie soufie des hamadcha, le musicien a trouvé précisément ce qu’il était venu chercher. Si ce n’est pas le mektoub, ça y ressemble beaucoup… Aujourd’hui, Frédéric Calmès nous conte les hamadcha et son parcours exceptionnel au sein de la confrérie. Lisez-plutôt !

Quelles sont les origines de la confrérie hamadcha ?

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Frédéric Calmès, journaliste et musicien

La confrérie hamadcha est une confrérie soufie comme il y en a de nombreuses au Maroc. Elle a été fondée au début du XVIIIe siècle par un saint homme, contemporain de Moulay Ismail et de Louis XIV, qui s’appelait Sidi Ali Ben Hamdouche.

La confrérie a été fondée là où il a vécu et là où il est mort à savoir sur la montagne du Zerhoun à 25 km au nord-ouest de Meknès. C’est une confrérie soufie qui s’inscrit dans les grandes lignées du soufisme marocain, partie intégrante de la branche jazoulienne/machichienne.

Qu’est-ce que le soufisme ?

En Islam, il y a la voix de l’extérieur, celle de la loi, et la voix du cœur qui est le soufisme. Toutes les deux ont pour source le Coran. Le Coran est comme un mode d’emploi qui explique aux croyants comment vivre dans le monde, comment se comporter dans le culte et dans la vie. Les savants, insistent par ailleurs sur la distance abyssale qui sépare Dieu des hommes. Ce qui fait qu’on se retrouve avec un texte qui explique peu comment se mettre en relation avec Dieu par l’intérieur, par le cœur. Il est où Dieu finalement ? Dieu est partout, on le sent en permanence, il est là tout autour mais comment le sentir ? Le vivre de l’intérieur ? Très tôt les premiers soufis ont essayé de trouver des chemins pour se rapprocher des grandes réalités divines, du Haq. Le soufisme c’est ça, une relation spirituelle à Dieu par le cœur, par l’intérieur.

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Quelles sont les caractéristiques de la confrérie hamadcha ?

C’est une confrérie que l'on pourrait qualifier imparfaitement de « populaire », ce qui l’opposerait à un soufisme « savant ». La définition n’est pas très rigoureuse mais on n’a pas trouvé mieux.
Sidi Ali Hamdouch, fondateur de la confrérie était considéré comme un saint homme grâce à la Baraka de Dieu. Les hommes et les femmes qui sont venus le voir ne l’ont pas fait pour suivre un enseignement, comme c’est le cas dans la grande tradition du soufisme, mais plutôt pour profiter de sa Baraka, de son énergie divine. On dit qu’il avait le pouvoir de guérir, de faire marcher ceux qui ne marchaient pas, de faire voir ceux qui ne voyaient pas, de faire enfanter celles qui ne pouvaient pas enfanter... C’est ça qu’on appelle le soufisme populaire.

La confrérie hamadcha est-elle ouverte aux femmes ?

Si la confrérie hamadcha est plutôt ouverte aux hommes, elle s’adresse surtout aux femmes. Les hommes font la confrérie, exécutent le rituel. Mais ils le font principalement pour les femmes. Pendant les rituels ce sont souvent les femmes qui dansent et qui entrent en transe.

Quelques mots sur la musique hamadcha ?

La musique est indispensable pour structurer le temps et l'espace du rituel, qui d'emblée fait sortir du temps ordinaire du quotidien. La musique, les poèmes et les incantations permettent ainsi le passage de l'autre côté, la rencontre avec l'invisible. Le rituel va crescendo en intensité et rapidité.
Pour schématiser, ça commence assez lentement, par des louanges à Dieu au Prophète. Viennent ensuite de longs poèmes dédiés au saint fondateur qui vont être de plus en plus courts et de plus en plus rapides jusqu'à aboutir aux rythmes fascinants de la transe dont les temps n'ont rien à envier aux musiques électroniques les plus rapides !

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Le rituel est il différent de celui des gnaouas ?

Les gnaouas sont venus de l’Afrique et ont ramenés leurs panthéons de dieux qui ont été islamisés sous la forme de jnouns (les esprits). Le rituel des gnaouas est un rituel d’intermédiation avec le monde des jnouns.
Dans les années 50/60, on pense qu'il y a eu un glissement. Les confréries cousines des Aïssawa, notamment, et dans une moindre mesure celle des hamadcha, ont introduit des éléments rituels d'intermédiation avec les invisibles. Du coup, alors que la relation au saint et à sa Baraka était centrale pour ces confréries, les esprits sont devenus une partie importante de leurs activités rituelles.
À noter que les hamadcha ont toujours eu dans leur répertoire une suite de chants dédiés à la reine des esprits, la fameuse Lalla Aicha, que tous les Marocains connaissent, chants que les gnaouas ont notamment repris pour interagir avec cet esprit très puissant !

Pouvez-vous nous parler de votre parcours au sein de la confrérie hamadcha ?

Musicien, passionné d’anthropologie, j’ai étudie au conservatoire en parallèle du collège avant de tomber amoureux de la musique arabe et de décider d’en faire ma vie, mon métier. À 23 ans, je traverse la France, l’Espagne et le détroit de Gibraltar avec un sac à dos et un petit luth que je m’étais fabriqué.
Je me retrouve à Fès, dans la médina. Je ne connais alors personne. J’ai tout juste le numéro d’un musicien. Et puis je fais ma vie comme ça en essayant d’apprendre des choses à droite à gauche et en m’inscrivant au conservatoire. Un jour, j’étais chez mon hôte, ou la télé était toujours allumée et là j’entends de la musique. Je descends voir et je reste comme hypnotisé face à l’écran.
Quelques jours plus tard, c'était deux mois après être arrivé, j’assiste à un concert de musiciens marocains à l’Institut Français. Le lendemain, au café en face de chez moi, j'habitais tout au fond de la médina, un homme tenait un prospectus du concert dans sa main, de sorte que le prospectus semblait tourné volontairement vers moi. Normalement, à cette époque, au fond de la médina personne n'avait de prospectus de l'Institut Français. Mais je reconnais le musicien et je lui dis « J’adore ce que vous faites. Ces musiques populaires m’intéressent vraiment ! Voudriez-vous m'apprendre ?». Le musicien m’invite chez lui. Je lui chante une chanson gnaoua que m’avait apprise un ami et il me dit « Ça, ce n’est pas gnaoua ! C’est une chanson de ma confrérie ! ». Il était très ému. Enthousiaste, il s’est mis à jouer devant moi. C’est là que je l’ai reconnu... C'était le musicien que j'avais vu à la télévision quelques jours plus tôt, la même musique...

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Comment êtes-vous rentré dans la confrérie ?

Abderrahim Amrani Marrakchi, le maître du groupe, a donc accepté de me former. Pendant des heures, chaque jour, Il m'a fait chanter, danser, jouer des percussions et du guembri (guitare traditionnelle). C'était le véritable apprentissage traditionnel que j'espérais trouver au Maroc, je ne pouvais pas rêver mieux.
Deux mois plus tard, Abderrahim m'a convié sur la place du souk et m'a fait monter à bord d’une camionnette jonchée d’instruments et de caisses, avec des gens que je ne connaissais pas. Arrivé dans la montagne, nous sommes entrés dans une grande maison grouillante de monde. Je vois des gens qui s’habillent, des étendards, des percussions, c'était la première fois que j'assistais au rituel de la confrérie. J'enfile une jellaba, des babouches et la cérémonie commence. La musique accélère, dans l'assistance les têtes se mettent à se balancer d'avant en arrière, la transe commence. J’étais assis au fond dans un petit coin, je n'en menais pas large. Et en plein milieu du rituel, Abderrahim s’arrête et me dit : « c’est à toi ! ».
Surpris, ému et un peu effrayé, j’ai pris un guembri et j’ai commencé à jouer, à chanter comme mon maître me l'avait enseigné. Et ça a fonctionné, le moment de surprise passé, les têtes se sont remises à se balancer et la cérémonie a continué. À la fin du rituel, le moqaddem (c'est le titre d'Abderrahim) est venu me voir et m’a dit : « maintenant, si tu veux rester avec nous, tu peux... ». Ça a été mon initiation, c’était il y a 12 ans et je ne suis jamais reparti.

Il y avait 1 000 hamadcha dans les années 50, on en compte une vingtaine aujourd'hui. Que s’est-il passé ?

Aspirations nouvelles, transformation des quartiers et exode rural expliquent en partie cela. Le jeune qui a fait une école de commerce n’a pas envie d’aller se taper la tête dans les hamadcha.

Des conseils pour celles et ceux qui veulent en savoir davantage sur ces traditions ?

Venez ! Venez à Fès et rencontrez-nous ! Pour défendre la ville, promouvoir et préserver ses traditions, nous proposons des visites thématiques de la médina et organisons des rencontres avec des confréries à la découverte du soufisme et de leurs rituels.
Le festival des musiques sacrées de Fès et surtout celui de la culture soufie est aussi une excellente façon de nous retrouver.
Et puis il y a le moussem de la confrérie. C'est le grand rassemblement annuel des hamadcha qui a lieu chaque année au moment du Mawlid (commémoration de la naissance du Prophète), à 25 km au nord-ouest de Meknès sur la montagne du Zerhoun. Pendant 5 jours, des dizaines de milliers de personnes se retrouvent autour du mausolée de Sidi Ali Ben Hamdouche. C'est à la fois surprenant, grandiose et déroutant… Un grand moment !

En savoir plus sur les hamadcha

Découvrir le site de la confrérie soufie des hamadcha de Fès

© Frédéric Calmès ; Abderrahim Amrani Marrakchi ; Sandy McCutcheon ; Renaud Paumero