La kasbah de Telouet

C’est une kasbah perdue dans les hautes vallées de l’Atlas où le temps semble s’être arrêté depuis plus d’un demi-siècle. Pour remonter l’horloge, il faut s’engouffrer dans l’ombre de ses murs épais où sommeillent les souvenirs fantomatiques des derniers seigneurs de l’Atlas. Leurs réveils propulsent le voyageur entre enchantement et désenchantement… Avis aux amoureux de culture et de pierres bavardes !

Au cœur du Haut-Atlas…

À 6 km du Tizi n’Tichka, une splendide route en lacet dévie au cœur d’une haute vallée verdoyante. Les paysages défilent dans la grandeur isolée de leur site, dominé par les splendeurs des cimes de l’Atlas. 25 km plus loin, une forteresse, surgie de l’histoire, se détache du tableau, formant un ensemble des plus saisissants. Vous voici arrivés en territoire glaoui.
C’est sur ces terres, où cohabitaient jadis berbères et juifs que les Glaoua eurent l’idée d’édifier leur kasbah à la fin du XVIIIsiècle. Ce choix peut paraître saugrenu de nos jours… Pourquoi édifier une kasbah au milieu de nulle part ? Et bien tout simplement, parce que Telouet bénéficiait jadis d’une position hautement stratégique sur l’ancienne route des caravanes. L’actuelle route du Tizi n’Tichka menant de Marrakech à Ouarzazate n'existant pas encore, une seule piste permettait de rallier les régions subsahariennes : la piste de Telouet. Celle-là même que le clan des Glaoua convoita durant plus d’un siècle. Celle-là même que les caravanes marchandes, avides de négoces et d’échanges empruntaient quotidiennement. Celle-là même que les voyageurs curieux et inspirés préfèrent aujourd’hui à la route saturée du Tizi n’Tichka. Celle-là même où nous nous trouvons aujourd’hui, face à l’imposante kasbah de Telouet…

Les appartements du glaoui au coeur de la kasbah de Telouet
Les appartements du glaoui au cœur de la kasbah de Telouet

Grandeur…

En implantant leur kasbah à Telouet, les Glaoua ont flairé le bon filon. Et pour cause, sa position stratégique sur les routes caravanières leur permet de soutirer des profits faramineux sur le droit des passages des marchandises. Autre avantage, et pas des moindres, Telouet jouxte d’importantes mines de sel qui viennent renflouer les caisses des seigneurs féodaux.
Très vite, le pouvoir des Glaoua s’étend sur un large territoire allant du Haut-Atlas au Sahara. La famille Alaouite, lotie dans son palais de Fès, n’hésite pas à déléguer de leur pouvoir aux seigneurs Glaoua. Objectif ? Mater les tribus dissidentes du sud du Maroc et étendre le pouvoir du Makhzen (le palais royal) dans tout le pays. Et voilà comment, en moins d’un siècle, des petits chefs de tribus locales, les Glaoua, réussirent à se hisser au rang de presque-sultans.
La kasbah de Telouet voit ses murs s’étendre et s’ajuster avec la montée en puissance des seigneurs du Sud. On dit que 300 ouvriers travaillèrent durant 3 ans à l’ornementation de la kasbah. On dit aussi que les réceptions y étaient éblouissantes, particulièrement durant le règne du plus célèbre occupant de la kasbah. Nommé pacha de Marrakech par le sultan Youssef, Thami El Glaoui (1878-1956) est connu pour être le « dernier seigneur de l’Atlas ». La kasbah, de son temps, abritait un tribunal, un caravansérail, un harem, des prisons, une écurie, une cour des festivités et plusieurs salles de réception. Partout, la tradition berbère se mêlait au luxe arabo-andalou. Marbre, verres et tapis y venaient par caravane de Carrare, de Venise, de Rabat et de Perse pour prendre place aux côtés des murs tapissés de mosaïques… L’homme, qui prospérait en affaire et conviait à sa table les grands noms de ce monde, jouissait d’un prestige à faire pâlir de jalousie les maharajas indiens. La richesse de la kasbah de Telouet n’avait d’égale que le pouvoir politique du glaoui qui dépassa rapidement les frontières du Maroc, non sans faire de l’ombre au palais royal…

Détails ornementaux de la kasbah de Telouet
Détails ornementaux de la kasbah de Telouet

… et décadence !

S’il est l’allié du palais royal, cela n’empêche nullement Thami El Glaoui de pactiser avec les Français. Protégé de l’administration coloniale, le pacha se voit récompenser à plusieurs reprises par le maréchal de France Lyautey.
À l’orée des années 1950, le vent de l’indépendantisme s’abat sur le Maroc. Thami El Glaoui, se voit confier par les Français une mission dont il paiera le prix… Nous sommes en 1950, à la veille de l’Aïd el Mawloud (fête de l’Aïd) et voilà que Thami el Glaoui, alors pacha de Marrakech,  débarque au Palais Royal pour demander au futur roi Mohammed V de bien vouloir cesser de fricoter avec le parti de l’Istiqlal, favorable à l’indépendance du pays. La conversation tourne mal et voit le glaoui répondre au sultan « Vous n’êtes que l’ombre d’un sultan. Vous n’êtes pas le sultan du Maroc, vous êtes le sultan de l’Istiqlal »… Que n’a-t-il pas dit là ? Banni du palais, le glaoui demande l’exil du sultan via une pétition publique auprès de 270 caïds et pachas. Certains prétendent qu’à ce moment, le glaoui voulait être roi à la place du roi. En 1953, le roi (le vrai), Mohamed V, s’exile à Madagascar… Jusqu’à ce que… coup de théâtre ! Les autorités françaises remettent le sultan déchu sur le trône… Le glaoui est humilié. Cette fois, c’est lui et les siens qui sont contraints à l’exil. Gangrené par ses échecs successifs et par la maladie, le pacha rend son dernier soupir dans la kasbah de Telouet en 1956. Nous sommes à la veille de l’indépendance du Maroc. Pillée, délaissée, saccagée, la kasbah de Telouet sombre peu à peu dans les mémoires de l’oubli

Instant People

Vous rappelez-vous du Sébastien de Belle et Sébastien ? Il n’est autre que Mehdi el Glaoui, le fils de la romancière et réalisatrice française Cécile Aubry et du fils de Thami el Glaoui, le dernier Pacha de Marrakech.

Visite de la kasbah de Telouet

Une imposante porte en bois massif s’ouvre sur une cour pavée surmontée d’un balcon qui tenait lieu de cour d’honneur. Le guide de la kasbah affirme que Winston Churchill et Ernest Hemingway ont assisté ici à des représentations folkloriques.
Plus loin, une succession de corridors tarabiscotés et d’escaliers en piètre état mènent dans les étages de la kasbah. Le joyau historique présente un tel état de délabrement que l’on en vient à se demander s’il va supporter notre poids. Des pièces entaillées de fissures profondes s’ouvrent sur les anciens appartements du glaoui. Et là… surprise ! Des zelliges grimpent jusqu’au plafond en bois de cèdre ciselé, des détails floraux et géométriques envahissent le moindre centimètre carré, des fers forgés subliment les vues panoramiques ouvertes sur les nuances chromatiques de vert et de rouge. L’état de conservation exceptionnel des appartements du glaoui mérite à lui seul une visite de la kasbah de Telouet… Mais l’enchantement, aussi éphémère que le règne du dernier seigneur de l’Atlas, cède vite la place au désenchantement. De la terrasse, perchée sur la kasbah, on surplombe les ruines de la forteresse primitive. Des pans de murs effondrés lancent un dernier appel à la vie. Un monument se meurt sous nos yeux… Décadence !

Entrée dans la kasbah de Telouet
Entrée dans la kasbah de Telouet

Y aller
Depuis Marrakech
Prendre une bifurcation « Telouet » à environ 6 km après le col du Tizi n’Tishka.
Depuis Ouarzazate
Prendre la direction de Aït Ben Haddou et longer la superbe vallée de l’Ounila, désormais praticable en voiture de tourisme.
Bon à savoir
La route du Tizi n’Tichka est parfois fermée en hiver à cause de la neige.
Telouet peut être programmée dans le cadre d’un trek dans la vallée de l’Ounila.

© photo principale : Laurie Arnauné © photos article de haut en bas : Laurie Arnauné