Le Maroc de Zakaria Boualem

Dans la tête de Zakaria Boualem circule un flot ininterrompu de réflexions décalées et sarcastiques sur la société marocaine. Sous sa plume, tout y passe : football, actualités, médias, justice et autres contrariétés... À tel point que Zakaria Boualem est passé maître dans l’art d’observer et d’ironiser. Cela ne fait pas de notre homme, aussi virtuel soit-il, un citoyen engagé ou révolutionnaire… Loin de là… Zakaria Boualem qui se définit comme un « Marocain à tendance paranoïaque » est à y regarder de plus près un citoyen lambda, très proche de Monsieur Tout-le-Monde… Il convient d’ailleurs de préciser que toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence…

Derrière Zakaria Boualem…

Derrière la plume acerbe et affectueuse de cet anti-héros originaire de Guercif se cache Reda Allali, journaliste, chroniqueur et chanteur d’un groupe phare de la nouvelle scène marocaine nommé Hoba Hoba Spirit. Ses chroniques, régulièrement publiées dans l’hebdomadaire Telquel ont fait l’objet d’une sélection en vue de l’adaptation en livre des aventures (et des mésaventures) de Zakaria Boualem. L’opus, qui ne manque décidément pas d’humour permet d’en comprendre un peu plus sur un certain Maroc. Petite sélection d’extraits d’une Tentative de classe moyenne avortée dans un pays du tiers monde.

Florilège d’extraits

Zakaria Boualem n’est pas peu fier de ses origines…

Né en 1976 à Guercif d’un père postier de son état et d’une mère dans tous ses états.

Zakaria Boualem et le football : une vieille histoire d’amour…

Dans son équipe, il y avait les milieux offensifs, les offensifs, lui était inoffensif.

Dans la tête de Zakaria Boualem, il y a une « véritable guerre civile », et pour cause, Zakaria Boualem brasse une quantité d’informations pharaonique…

Un fumeur français connaît le prix de son paquet de cigarette. Le même fumeur au Maroc doit gérer dans sa base de données interne le prix du paquet, le prix du détail, le prix du paquet de contrebande ainsi que plusieurs techniques pour identifier le type de cigarettes auxquelles il a affaire.

Zakaria Boualem est un individu virtuel, à l’image de son passe-temps favori : Internet.

Il y consacre la plus grande partie de son temps. Son temps de bureau bien sûr, puisque son temps libre, lui, est réservé à la dégustation de demi-demi philosophies ou à la contemplation de matchs de foot.

Et qui dit Internet, dit Facebook…

Très rapidement, les commentaires sur la nuit de sommeil de Zakaria Boualem se transforment en commentaires sur les commentaires sur la nuit de Zakaria Boualem. On se retrouve ainsi rapidement avec des masses d’octets de textes creux et vains… Si Facebook avait été fait sur papier, les seuls Marocains auraient rasé la forêt de la Maamora et attaqué une bonne partie de l’Amazonie.

… Mais bon, à petite dose, parce que Facebook, hein,

Zakaria Boualem a pris conscience de la pauvreté de sa vie lorsqu’il s’est retrouvé à contempler des photos de mariage d’un ami Facebook qu’il n’avait jamais vu. Lui qui hait les mariages et qui n’y va jamais, il s’est retrouvé à commenter d’affreuses photos de 3ammaria en tentant de faire de l’humour, LOL. Il a réalisé subitement que le fait de passer douze heures par jour devant son ordinateur sans même être payé pour le faire était un mode de vie inacceptable pour un adulte non handicapé.

Et puis d’ailleurs, Facebook, c’est louche…

Pour Zakaria Boualem, les choses sont claires : dans quelques années, Facebook va se transformer en entreprise de chantage à grande échelle. Maintenant que vous le savez, débrouillez-vous…

Zakaria Boualem aime regarder les débats politiques.

Ils continuent d’empiler des phrases compliquées dans un jargon arbaouiphone hardcore qui, à lui seul, pourrait expliquer pourquoi tout le monde se fout de ce qu’ils racontent.

Tout du moins essaye-t-il de comprendre…

Zakaria Boualem, dont la culture politique s’est toujours limitée à la contemplation d’icônes Windows qui nous servent de programme électoral, a décidé de se révolter contre son indifférence. Il a donc mené une enquête pour essayer de comprendre ce que ces braves gens voulaient faire de notre pays, que Dieu l’assiste.

Zakaria Boualem a même une conscience politique.

Zakaria Boualem est convaincu qu’on apprend à voter en votant, qu’on obtient ses droits en les réclamant et qu’on ne lutte pas contre la débilité suicidaire des kamikazes en leur tapant sur la tête mais bien en leur remplissant cette tête.

Zakaria Boualem n’aime pas la corruption.

Ce n’est pas un scoop. Tout le monde sait que nos valeureux agents, pour une raison mystérieuse, ne voient que ce qu’ils veulent voir et, lorsqu’ils voient la couleur de l’argent, ne voient plus rien, soudain.

Il a même quelques idées brillantes pour la combattre…

Vous imaginez, une grève générale de tous les Marocains, refusant de reprendre le travail avant de voir quelques gendarmes en prison, juste à côté de quelques juges, tous choisis en fonction de la superficie de leur résidence secondaire ?... On me signale à l’instant que les Marocains ont déjà arrêté de travailler depuis quelques dizaines d’années, cette grève risque donc de passer inaperçue.

Il n’aime pas non plus les formalités de visa…

Depuis plusieurs années déjà, notre homme a décidé de boycotter l’Europe. Il refuse tout simplement d’offrir ses quelques dirhams durement acquis à n’importe quel pays qui lui demandera de démonter sa respectabilité avant de les empocher. Pour accepter de demander un visa aux Espagnols – ce sont les pires, avec les Français – et de subir les humiliations qui vont avec, il lui faudrait que Bob Marley ressuscite et se produise pour un concert unique à Malaga avant de retourner dans sa tombe.

Ou le fait de ne pas retrouver sa valise à son retour de voyage…

Zakaria Boualem, légitimement, cherche un responsable disposé à enregistrer sa plainte, à lui proposer une solution, à lui présenter ses excuses, voire un dédommagement. Cette folle ambition va se heurter à un mur d’indifférence bétonné au ciment de l’incompétence et au mépris du client. Il finit par identifier un homme dont le travail semble être, justement, de prendre en charge les problèmes des bagages. Devant les questions de Boualem, il donne une explication. Respirez un bon coup, passez votre chemin si vous êtes nerveux ou épileptiques, car voici l’explication (petit générique musical style « la semaine du cheval à Dar Essalam »). Si les bagages ne sont pas arrivés ou s’ils sont arrivés défoncés, c’est parce-que NOUS SOMMES AU MAROC. L’employé lui a balancé cette phrase terrible sur un ton de complicité, du style : « tu sais comment ça marche, khouya, yak, hada houa el Maghrib*. »

*Khouya, yak, hada houa el Maghrib = mon frère, hein, c'est ça le Maroc.

D’ailleurs…

Zakaria Boualem s’est souvent demandé pourquoi notre paisible pays ne connaissait pas de conflits sociaux. Au moment où les Français font grève chaque semaine, les Marocains, heureux de leur sort, se défoncent le dos pour 2000 DH par mois sans grogner sur leur pouvoir d’achat et sur leurs conditions de travail. Il vient d’avoir la réponse : ils se défoulent sur les bagages […] Les Marocains sont formidables.

Zakaria Boualem a une vie trépidante… Il peut par exemple partager son taxi avec un « frérot »

Il arbore fièrement la collection « Kaboul hiver 56 » (856 bien sûr, pas 1956).

… Ou tomber sur des panneaux énigmatiques en plein cœur de Casablanca.

C’est en circulant en plein Casablanca, à deux pas de Derb Ghallef, que notre homme Zakaria Boualem est tombé sur ce panneau énigmatique : « riparationduchapemons radiatoure elecetriciti out-mobil ». Oui, exactement tel qu’il est retranscrit. Il arrive parfois que certains chroniqueurs prennent des libertés avec la réalité pour la rendre plus drôle, ou pour servir une théorie quelconque. Au Maroc, c’est bien entendu inutile : la réalité bat la fiction à plate couture, tout le temps.

Piquant et sarcastique, Zakaria Boualem n’épargne rien, ni personne, pas les même les "françaouis" (=les Français)…

Pour Zakaria Boualem, un Français est un être complexe. Il se caractérise par une confiance en soi inébranlable, une intime conviction qu’il est venu sur terre pour expliquer au reste du monde comment il fallait réfléchir. Cette dernière activité lui occupe une bonne partie de son temps. Lorsqu’il lui en reste un peu, il en profite pour réclamer ses droits. Cette dernière caractéristique, qui peut paraître insupportable au premier abord, est en fait une véritable bénédiction pour le reste du monde. Imaginez-vous un seul instant un patron marocain inventer une chose aussi brillante que les congés payés ?... Le monde a besoin d’un pays qui râle, grogne, geint et finit par obtenir des acquis, qui, des années plus tard, passeront pour des évidences parce que nous y serons obligés.

Zakaria Boualem se pose un nombre incalculable de questions.

Quelles sont les valeurs marocaines ? Autour de quel projet sommes-nous rassemblés ? Quelqu’un peut-il s’il lui plaît expliquer à Zakaria Boualem, c’est un peu urgent… Par contre, le premier qui lui répond des trucs « modernité et tradition » risque de se prendre en retour un sérieux coup de chergui verbal. Outre le fait qu’elle ne veut rien dire, cette expression est devenue le symbole même de la langue de bois dans laquelle on nous enferme pour justifier n’importe quoi et son contraire.

En vain…

Donc les valeurs marocaines ? Zakaria Boualem a bien pensé à la tolérance, on nous en parle souvent dans les brochures touristiques sauf qu’il s’est souvenu qu’on avait enfermé 14 musiciens en 2003 à cause de leur goût pour le hard rock […] Zakaria Boualem a pensé à la liberté. Mais à chaque fois qu’il a parlé à quelqu’un de liberté, l’autre lui a répondu « oui, mais avec le respect, quand-même, hein, on est des Marocains » […] Vous imaginez un slogan du style « Le Maroc, pays de liberté oui, mais dans le respect », c’est presque aussi débile que la tradition et la modernité. Zakaria Boualem a cherché une autre piste, quelque chose que tous les Marocains aiment, capable de fédérer. Il a pensé aux grillades de kefta, oui oui parfaitement, le ch’wa* pour les amateurs. […] Il s’est ensuite ressaisi : un pays mobilisé autour d’une viande hachée, fût-elle épicée, n’aurait pas l’air très sérieux.

*Ch'wa = BBQ style Street Food à la marocaine.

Non, Zakaria Boualem ne trouve pas toujours des solutions à ses questions…

Pour écrire, on a le choix entre deux langues qu’on maîtrise mal et une troisième dont on nous dit qu’elle n’existe pas. Il faut y ajouter les trois berbères, que seule une poignée d’initiés savent écrire, et on arrive à la conclusion qu’on est très mal parti et merci. Une solution ? Zakaria Boualem n’en a pas. Il est juste convaincu qu’il est rigoureusement impossible d’en être arrivé là sans ferme volonté de le faire. Ce n’est pas lui, avec ses maigres neurones, qui va réussir à trouver une issue à ce que des cerveaux brillants ont construits sur plusieurs générations : l’analphabétisation massive du peuple marocain.

Mais il n’est jamais résigné face à l’absurdité de sa condition les incohérences du plus beau pays du monde.

Si Kafka avait été marocain, il n’aurait pas été romancier mais simple journaliste…

C’est un regard teinté d’ironie, d’affection et d’humour que nous offre Zakaria Boualem… C’est ce même regard qui rend la lecture de ses écrits passionnante et indispensable pour qui souhaite (essayer de) comprendre le plus beau pays du monde !

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