Le Parc Perdicaris

Le Parc Perdicaris est peut-être le seul espace vert de Tanger digne de ce nom.... mais alors quel espace ! Les Rbatis*, les Fassis*, les Casaouis* et les Marrakchis* ont de bonnes raisons de jalouser les habitants de la ville du détroit. Voyons pourquoi.  

Parc Perdicaris = forêt de Rmilat

Plus connu des Tangérois sous le nom de forêt de Rmilat (indication précieuse pour le taxi), le parc de Perdicaris étale sa végétation boisée sur un domaine de pas moins de 70 hectares qui dégringole en majesté vers Grande bleue. Tout autour de cette vaste forêt, la vieille montagne égraine ses villas cossues dont on discerne l’opulence à travers l’écrin de la végétation méditerranéenne caractéristique du Cap Spartel. Avec ses villas de milliardaires, son palais Royal et sa villa Joséphine, le quartier à comme des airs de Beverly Hills à la marocaine… On est bien loin des ruelles étroites du petit Socco... Mis à part peut-être les jours de weekends, quand le parc Perdicaris est littéralement pris d'assaut par les familles, les jeunes et autres sportifs du dimanche en quête de bouffées oxygénées.

À moins de 10 km du centre-ville de Tanger, le monde de la faune et de la flore méditerranéenne s’ouvre à vous. Sentiers ombragés et balisés courent à travers une forêt peuplée d’eucalyptus globulus, de chênes-lièges, de yuccas,  de dragonniers,  d’acacias,  de palmiers dattiers, de pins noirs et de mimosas. Certaines de ces espèces emblématiques du parc paraissent centenaires voir multicentenaires. On est notamment saisis par la taille XXL de plusieurs spécimens d’eucalyptus.

Se sentir tout petit au pied d'un Eucalyptus du Parc Perdicaris de Tanger
Se sentir tout petit au pied d'un Eucalyptus du Parc Perdicaris de Tanger

Un balcon panoramique sur le détroit de Gibraltar

Si le parc Perdicaris a su préserver son environnement à l’état naturel, on ne sacrifie pas pour autant sur le confort des promeneurs, des sportifs et des oisifs.  Bancs, aires de piques niques, poubelles, miradors, coins à barbecues,  parcours sportifs,  bornes explicatives et signalisations : tout y est pour planifier la séance de méditation dominicale, le pique-nique entre amis ou le jogging d'anthologie avec la mer en filigrane.

Véritable balcon panoramique sur le détroit de Gibraltar, le parc Perdicaris est une zone de refuge pour des milliers d'oiseaux migrateurs, mais aussi un point de convergences pour les bandes de jeunes Tangérois qui trouvent ici une bien meilleure occupation que les tweets de l'oiseau bleu… et hamdoulilah (Dieu merci) ! Derbouka, guitares et des claquements de mains pulsés par les jeunes font résonner un peu plus fort la voix de la vie à travers la forêt du Parc Perdicaris.

Je reste beaucoup plus sceptique sur les aires de barbecues improvisés (hors zones de barbecues officiels). S’ils donnent, il est vrai, un côté très couleur locale à l’endroit, il serait regrettable qu’une mauvaise utilisation des braseros ne fasse partir ce joli décor de forêt… en fumée !

Malgré cela, dans un pays en voie de désertification comme le Maroc ou les espaces naturels urbains sont encore rares (ou mal entretenus), on ne peut que se réjouir de découvrir le poumon vert de Tanger. Les gambettes, les mirettes et les neurones apprécient la balade !

Une des entrées menant dans le Parc Perdicaris
Une des entrées menant dans le Parc Perdicaris

La saga de la famille Perdicaris

Le parc Perdicaris a pris le nom de son ancien propriétaire : un certain Ion Perdicaris. Son nom ne vous dit rien ? Pourtant, il est à l’origine de l’affaire d’État du siècle entre le Maroc… et les États-Unis (oui, oui !). Explications.

En 1887, Ion Perdicaris,  richissime homme d'affaire américain achète le domaine de Perdicaris sous un coup de cœur.  Très vite le semi-diplomate d'origine grecque fait dresser une villa d'été au cœur du domaine pour s'y installer avec son épouse anglaise. Il aménage d'innombrables sentiers de marche pour permettre à sa femme, atteinte de tuberculose de profiter du grand air du Cap Spartel. On dit que les fêtes organisées dans la demeure des Perdicaris étaient somptueuses. Émily Keene, écrivain-voyageuse anglaise y rencontra d’ailleurs Abdeslam Cherif d'Ouezzane.

La ville Perdicaris enfouie dans la végétation du parc (sur la colline de droite !)
La ville Perdicaris enfouie dans la végétation du parc (sur la colline de droite !)

Mais le 18 mai 1904,  le destin de la famille bascule lorsque la maison de l'homme d'affaire est prise d'assaut par un commando de montagnards en djellabas armés de fusils et de poignards.  Les domestiques hurlent de peur lorsqu'ils reconnaissent les hommes de Raïssouni, brigand de grand chemin et chef d'un mouvement rebelle du nord du Maroc. Ion Perdicaris et son fils adoptif sont emmenés à dos de cheval. En échange des 2 hommes le sultan des montagnes demande une rançon mais aussi la destitution du pacha de Tanger et (pendant qu'on y est) le renvoi de l'armée du sultan à Fès. Ce qui n'est pas du goût de Washington...

Sans perdre de temps, les USA contestent l'enlèvement de Ion Perdicaris et menacent de bombarder… Tanger ! Des troupes US occupent la baie de Tanger et Théodore Roosevelt fait envoyer un télégramme on ne peut plus explicite "Perdicaris alive or Raïssouni dead" (Perdicaris vivant ou Raïssouni mort). Lhistoire devint une affaire d’Etat, même la France et la Grande-Bretagne s’en mêlent.

Après d'âpres négociations, Raïssouni finit par recevoir la rançon demandée et libère les 2 hommes. Le brigand n'en était pas à son premier kidnapping près, quelques semaines plus tôt Walter Harris, correspondant au Times, gonflait la liste de ses victimes. Mais cela ne l'empêcha pas d'être promu pacha de Tanger (incroyable mais vrai)… peu après la libération de Perdicaris !

La famille Perdicaris partit refaire sa vie aux USA et le joli manoir de la vielle montagne tomba dans les mains du domaine public. De nos jours le domaine, déclaré site d'intérêt biologique et écologique (SIBE) en 1993 est géré par la direction régionale des eaux et forêts. Si la forêt a été réhabilitée en 2003, l'ancien manoir de la famille Perdicaris est toujours en chantier. Au terme de sa restauration il abritera inchallah’ un musée sur l'intérêt biologique et l'histoire rocambolesque de ses hôtes.

Variations sur le Parc Perdicaris à la tombée du jour
Variations sur le Parc Perdicaris à la tombée du jour

*Habitants respectifs de Rabat, Fès, Casablanca et Marrakech.

© photo principale : Laurie Arnauné © photos article de haut en bas : Laurie Arnauné