Partir de Tahar Ben Jelloun

Partir de Tahar Ben Jelloun. Il ne m’en fallait pas plus qu’un titre et un nom d’auteur évocateur pour m’embarquer dans sa lecture...

Partir coûte que coûte

Ils sont jeunes, ils sont Marocains, ils rêvent d’ailleurs. D'un ailleurs qui scintille à 14 kilomètres de là, comme la promesse d’un monde meilleur. Pour traverser le bras de mer azuréen qui sépare le continent africain du continent européen, un monde en soi, ils sont prêts à tout. Prêts à vendre leur âme aux passeurs, ces commerçants de rêves peu scrupuleux qui mènent régulièrement de jeunes gens à la mort. Prêts à vendre leur corps, ce bien précieux qui semble n’avoir, à leurs yeux, pas plus de valeurs que celle de leurs diplômes. Prêts à « brûler » leurs papiers et à prendre le risque de se brûler les ailes... Pourvu que le départ soit imminent et que les filets de la fatalité qui les clouent à leur terre natale ne deviennent qu’un lointain souvenir.

Quitter le pays. C'était une obsession, une sorte de folie qui le travaillait jour et nuit. Comment s'en sortir, comment en finir avec l'humiliation ? Partir, quitter cette terre qui ne veut plus de ses enfants, tourner le dos à un pays si beau et revenir un jour, fier et peut-être riche, partir pour sauver sa peau, même en risquant de la perdre…

Illusions

Nous sommes à Tanger au début des années 90. Azel, jeune diplômé en droit sans le sou est l’un de ces rêveurs d’exil à tout prix. Son sésame prend les traits de Miguel, un riche espagnol gay, mondain et excentrique qui voue une attirance sincère mais non dénuée d’intérêt pour le jeune Marocain. Azel assiste le marchand d’art le jour et joue le rôle d’amant la nuit alors qu’il en aime une autre. Le dandy espagnol, généreux, accepte de contracter un mariage blanc avec Kenza, la sœur d’Azel. Le visa, tant convoité leur ouvre les portes de cette terre européenne maintes fois rêvée, imaginée et fantasmée.

Aujourd'hui est un grand jour pour moi, j'ai enfin la possibilité, la chance de m'en aller, de te quitter, de ne plus respirer ton air, de ne plus subir les vexations de ta police, je pars.

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Désillusions

Mais, pour le protégé de Miguel, l’exil en Espagne s’emplit vite de désillusions. Sa fuite apparaît comme un mirage.

Cher pays. Me voici loin de toi et déjà quelque chose de toi me manque ; dans ma solitude, je pense à toi, à ceux que j'ai laissés là-bas, à ma mère surtout. […] Je veux arrêter de penser à toi, à ton air et à ta lumière. Tu sais, du Maroc on voit l'Espagne, mais la réciproque n'est pas vraie. Les Espagnols ne nous voient pas, ils s'en foutent, ils n'ont que faire de notre pays.

Sa nouvelle vie, comme un miroir, le révèle à ses propres contradictions intérieures. Aurait-il été trop loin dans le renoncement de lui-même ?

J'ai honte. Je ne me sens pas fier de moi… Ô cher pays, si tu voyais ce que je suis devenu ! Je ne cesse de me chercher des excuses, des arrangements pour me justifier. Je ferme les yeux chaque fois que Miguel me touche, je m'absente, je lui laisse mon corps, je pars faire une balade, je simule, je fais semblant, et puis je me réveille, je me lève et j'essaye en vain de me regarder en face dans le miroir. Ma honte est si grande.

Identité

Loin des bas-fonds de Tanger, Barcelone plonge peu à peu Azel dans la dérive d’une errance perpétuelle. Sa relation avec Miguel le dégoûte. Il décide d’y mettre un terme. Mais le fantôme de l’échec brouille déjà ses repères identitaires. C’est la descente aux enfers

Mon souffle, ma vie, ma respiration sont arrêtés, ils sont en suspens, personne ne s’en soucie, je regarde passer les gens et je les envie, je les imagine vivre, rire de bon cœur, faire des projets, respirer à fond, mettre des pierres les unes sur les autres, bâtir une maison et être aussi solides que la pierre, avoir du désir et le porter à son summum, je suis là et j’essaie d’être utile, être quelqu’un d’autre, un homme vrai, pas un menteur, pas un voleur ni un simulateur, mais comment y arriverai-je ?

Rentrer, revenir sur ses pas ? Notre homme ne peut envisager un retour au pays natal qu’en héros. Il a échoué, il doit donc rester. Pour échapper au retour forcé et à sa condition de clandestin, il devient indic pour la police anti-terroriste. Évidemment, cela n’est pas du goût des islamistes radicaux…

Je vais me transformer, devenir quelqu’un d’autre, après tout ce sera une bonne chose, je passe d’un personnage à un autre, j’y ajoute un peu de trahison, un peu de délation, même si c’est pour la bonne cause, quelle cause au fait ? C’est quand même dégueulasse d’être un indicateur de flics.

La victoire des rêves

Ce portrait sans concession d’une certaine jeunesse marocaine se termine sur une note onirique qui rompt littéralement avec le réalisme brut du roman. Il n’est plus question de partir mais de revenir. De revenir à soi-même. Aux rêves de son enfance que notre terre natale a portés en chacun de nous, et ce, qui que nous soyons. À travers une symbolique des mots représentés par l’homme-arbre Moha, Tahar Ben Jelloun met en lumière le pouvoir de l’imaginaire. L’écriture offre à ces personnages, une autre réalité. Elle leur permet de se rapprocher d’eux-mêmes, de se réaliser et de réinventer, peut-être, le monde qui leur a été confisqué.

Des feuilles tombent de ses branches, ce sont des feuilles encore vertes, des cartes d’identité de plusieurs pays, des cartes de toutes les couleurs, des passeports, des papiers administratifs et quelques pages d’un livre écrit dans une langue inconnue. De ces pages des milliers de syllabes sortent soudain, volent en direction des yeux des agents et finissent par les aveugler. Puis les lettres forment ensemble une banderole sur laquelle on peut lire "la liberté est notre métier.

Impressions

Un livre comme pour ne pas oublier ce monde que nous côtoyons tous les jours. Un livre comme pour nous rappeler le poids des frontières et des injustices qui pèse sur les âmes comme un couvercle. Un livre comme pour nous souffler cette idée que l’on ne peut partir pour fuir à soi-même, sans regarder en arrière. Un livre sans jugement ni morale. Un livre que l’on peine sérieusement à décrocher. Et c’est là tout le talent de Tahar Ben Jelloun que d’entrecroiser des histoires et des destins avec une plume aussi fluide et brute qui a aucun moment ne tombe dans le sordide.

Nous sommes tous appelés à partir de chez nous, nous entendons tous l’appel du large, des profondeurs, les voix de l’étranger qui nous habite, le besoin de quitter la terre natale, parce que souvent, elle n’est pas assez riche, assez aimante, assez généreuse pour nous garder auprès d’elle. Alors partons, voguons sur les mers jusqu’à l’extinction de la plus petite lumière que porte l’âme d’un être, qu’il soit d’ici ou d’ailleurs, qu’il soit un homme de Bien ou un être égaré par le Mal, nous suivrons cette ultime lumière, si mince, si fine soit-elle, peut-être que d’elle jaillira la beauté du monde, celle qui mettra fin à la douleur du monde.