Rencontre avec Othman El Kheloufi

Non seulement Othman El Kheloufi a le don d’enfiévrer les salles de concerts marocaines, mais en plus,c’est un touche-à-tout. Peinture, sculpture, scénographie : rien ne lui échappe. Aujourd’hui, c’est essentiellement de sa musique que nous allons parler, celle-là même qui lui a fait penser un jour « j’ai peut-être un monde à proposer, une esthétique à moi, un petit délire »… Depuis, Othman El Kheloufi a transcendé le stade du « petit » et du « peut-être ». Ses mélopées, méchamment rythmiques et festives ont, comme lui, beaucoup d’histoires à raconter… Je ne me suis pas privée de le faire parler, beaucoup… Lisez-plutôt !

À quand remonte ta rencontre avec la musique ?

Je n’ai jamais su que j’allais être musicien. En fait à chaque fois que j’ai rencontré un art, c’était toujours par hasard. Comme un accident de la vie en quelque sorte mais un accident très positif.
Un jour, je sortais d’un cours de la fac et une pote m’a proposé de l’accompagner à la chorale de l’université. Je l’ai suivie par curiosité. Lorsqu’on est arrivé dans l’ex-faculté de médecine où il y avait plein de couloirs, on nous a expliqué qu’une des salles qui servait autrefois de morgue abritait une chorale dans le sous-sol… Intéressant et prometteur (!). Là, il y avait plein de gens devant la porte mais pas de chorale. En fait, le prof faisait une sélection de voix pour constituer la chorale.
Ma pote a essayé, puis en sortant elle m’a dit : « Vas-y, essaye ». Et je suis rentré voir de quoi il s’agissait. Le prof chantait et je répétais après lui. Il m’a dit que j’avais l’oreille musicale et c’est ainsi que je suis rentré dans la chorale.
Il nous donnait des cours toutes les semaines. L’approche m’intéressait vraiment beaucoup. Il avait étudié la musique à Budapest et avait été très touché par le chant traditionnel hongrois et par l’approche de Kodály (compositeur et pédagogue hongrois). C’est ce professeur Hamid Benabdallah, qui par ailleurs est le père d’un grand virtuose du piano, qui m’a transmis les premières clés du solfège. Le répertoire était très varié. Il allait de la musique hongroise à la tradition russe, française et arabe. Il nous racontait les histoires des chansons et les contextes dans lesquels elles avaient été écrites. Il était tout à fait passionné et passionnant. Ça a été mon initiation. Aujourd’hui je suis heureux d’être passé par là et non par un parcours classique du conservatoire. D’ailleurs, si j’adore le solfège, c’est grâce à lui.

Peux-tu nous parler de ton passage de l’initiation à l’instrument ?

Après cette initiation, je suis parti approfondir mes connaissances dans les bouquins. Et puis j’ai commencé à côtoyer d’autres chorales comme la chorale de monsieur Louis Péraudin, une ancienne chorale de Rabat.
Dès qu’il m’a repéré, il m’a pris sous son aile et m’a donné des cours individuels. Je travaillais la voix et les notes.
Et puis, j’ai commencé à composer et à écrire des chansons pour m’amuser. Je chantais dans des groupes de plein de styles différents. Mais lorsque j’essayais mes chansons avec ces groupes, je sentais que j’étais à part, parce qu’ils ne considéraient pas la voix comme instrument. Pour eux, il y avait l’instrument d’un côté et la voix de l’autre côté. J’étais le chanteur et eux étaient les musiciens. Alors j’ai eu envie de rentrer dans ce monde pour apprendre un instrument qui était extérieur à mon corps. Eux dialoguaient avec un autre corps pour sortir la musique. Moi l’instrument était moi-même.
C’est à ce moment-là qu’il m’a fallu choisir un instrument. Et le saxophone m’a ébloui car c’est un instrument à vent et donc dans la continuité de soi-même, de son souffle. C’est finalement, avec la clarinette, l’instrument le plus proche du chant. Ton souffle entre dans l’instrument et tes cordes vocales se déplacent dans une anche. C’est pour cette raison que j’ai choisi cet instrument. Le reste je l’ai appris dans les bouquins, en autodidacte.

Comment as-tu décidé de sauter le pas, de te lancer ?

Je composais mes morceaux, jusqu’au jour où je me suis dit : « J'ai peut-être un monde à proposer, une esthétique à moi, un petit délire… » J’ai vu quelque part là-bas un peu loin et je me suis dit : « Je dois marcher dans cette direction ». Même si ma technique du saxo était très modeste, j’ai décidé de me lancer.

Peux-tu nous raconter ton passage au jazz ?

Le jazz est venu après des années. Je ne sais même pas quand c’est venu en fait. Au départ, je m’amusais et puis les gens m’ont dit : « Ça, c’est du jazz ». J’ai dit : « Ah bon ? ». Aujourd’hui, je dis OK, c’est vrai, il y a un petit côté jazzy.
Mais en prenant vraiment du recul, je me dis que la seule chose qui me lie au jazz, c’est l’origine du jazz. Pour bien comprendre cela il faut revenir à la naissance du langage jazz. Lorsque les noirs ont eu le droit de travailler, ils avaient de l’argent pour acquérir des instruments mais n’avaient toujours pas accès à l’éducation. Ils ne pouvaient pas s’inscrire à un conservatoire et apprendre à jouer un instrument. N’ayant pas accès à cette éducation, ils ont dû se débrouiller tout seuls pour trouver les doigtés. À ce moment-là, leur jeu ne correspondait pas du tout à celui des formations académiques de l’époque. Ils n’avaient pas la même mécanique dans les doigts, ni même le même comportement. Et c’est ce qui a donné naissance au langage musical jazz. Ils ont développé leur propre langage qui est venu de leur culture, de leur esthétique et de leur oreille musicale.

Portrait d'Othman El Kheloufi, musicien marocain, à Rabat.
Portrait d'Othman El Kheloufi, musicien marocain, à Rabat.

C’est la même chose qu’il m’est arrivé. Je n’ai pas grandi avec Aznavour, Georges Benson, Charlie Parker ou Miles Davis. J’ai grandi avec les musiques des hamadchas et des gnawas qui passaient dans la rue, avec les sons des bendir. J’entendais le son de la raïta qui est un peu strident, pas très juste mais qu’on aimait bien. Ce qui fait que j’ai une culture rythmique et mélodique qui n’a rien à voir avec celle de quelqu’un qui serait né aux États-Unis ou à Paris. J’ai appris l’instrument moi-même, à la maison et je me suis débrouillé pour trouver ma mécanique. Cette mécanique-là n’a rien à voir avec celle que l’on apprend dans les conservatoires ou dans les écoles de jazz.
Le jazz, à la base était une musique populaire, une musique sur laquelle on danse et on transpire. Et ma musique, je veux qu’elle reste une musique sur laquelle on danse et sur laquelle on transpire, sur laquelle on s’éclate.

Et le jazz beldi alors?

Beldi veut dire « du bled ». Le mot est adéquat car il peut être connoté très péjorativement ou au contraire évoquer quelque chose de noble, de traditionnel, de qualitatif. C’est une façon d’élever ce qu’on considère comme péjoratif. Le terme a aussi une connotation humoristique car le DjajBeldi en arabe marocain signifie le poulet… mais pas n’importe quel poulet : le poulet fermier!

Quelles sont tes influences musicales ?

Les premières musiques qui m’ont influencé sont celles avec lesquelles j’ai grandi. Ce sont les musiques châabi, amazigh, mystiques, soufies et les musiques des fêtes de mariage aussi. Juste après il y a les musiques tziganes, les musiques des Balkans.
Cette culture-là m’impressionne par les rituels qui entourent la musique. Les musiciens jouent, on jette de l’argent, on casse des assiettes, on transpire, on bouge, on est content…
Et puis il y a le jazz bien-sûr et les compositeurs classiques que j’ai découverts sur le tard. J’écoutais Couperin en boucle lorsque je passais mon bac, il m’impressionne beaucoup. Je redécouvre aussi la musique et la poésie arabe depuis ces 3 dernières années.

Le moment le plus marquant de ta carrière ?

(Je m’attends à ce qu’Othman me parle de sa scène avec Ibrahim Mâalouf ou Karim Ziad…. Mais non, après réflexion il choisit de me parler d’un épisode plus personnel)
C’est un moment que j’ai vécu avec mes musiciens lorsque j’ai annoncé pour la première fois le nouveau nom d’un morceau sur scène. En fait, à chaque fois que je jouais ce morceau, je pensais à ma femme. Et puis, un jour, la veille de son départ, elle m’a dit que ce morceau était son préféré. Je lui ai dit : « C’est incroyable, à chaque fois que je le joue, je pense à toi. Ce morceau va porter ton nom ». Elle, qui faisait partie de l’équipe, de la famille, m’a dit : « Non tu ne peux pas le changer » et le lendemain, elle m’a quitté.
Trois mois après son départ, on a joué le morceau sur scène à Essaouira et j’ai présenté le nouveau nom à la fin de la chanson Lakja pour Elisabeth. Mes musiciens étaient scotchés, mon guitariste d’ordinaire très blanc est devenu rouge, il avait les larmes aux yeux. Mon batteur ne pouvait plus jouer. Le public a senti un truc. On était bloqué. On arrivait plus à jouer. C’était un grand choc. Une énergie très forte a circulé entre nous. Personne ne m’en a jamais reparlé.

As-tu des projets d’albums ?

J’ai toujours concentré tous mes efforts de travail musical au live. Je reste fidèle au spectacle vivant. Si bien que je n’ai jamais pris le temps de me concentrer sur la musique enregistrée.
La musique de studio est une musique figée, une musique qui n’évolue pas contrairement au spectacle vivant qui lui est éphémère. Ce qu’on va entendre aujourd’hui ne ressemble pas à ce qu’on entendra demain et ce qui va me plaire aujourd’hui peut me déplaire le mois prochain. C’est pour cela que la musique enregistrée me fait peur.
L’album est un peu comme un tatouage et même si j’ai fait quelques enregistrements, j’ai peur des tatouages car je suis quelqu’un qui change et qui évolue très vite. Aujourd’hui, j’essaie de dépasser cela et je pense même à faire un album. Je me dis que l’album permet aussi à des gens qui n’ont pas eu le moyen de venir en concert de goûter à ma musique. Alors je me prépare doucement.

Et sinon, à part la musique ?

Très jeune je faisais des meubles. Mon père m’a transmis cette passion depuis l’âge de 8 ans. On avait tout un étage à la maison dédié à son atelier. Des machines à couper le bois, des plans de travail, des outils à souder etc. J’ai grandi avec ça et je continue à toucher au bois. Tous les meubles à la maison sont faits main.
Vers l’âge de 14 ou 15 ans, je faisais du break dance. Puis je suis passé à la peinture et au dessin vers 16 ou 17 ans. La musique est venue très tard finalement.
J’ai aussi fait une formation académique et artistique à l’ISADAC (Institut Supérieur d’Art Dramatique et d’Animation Culturelle). Je suis donc scénographe spécialiste de l’espace et de la décoration. Lors de ma formation académique, j’ai fait des cours de styles, de déco, d’histoire de l’art. Aujourd’hui, je suis professeur vacataire à l’ISADAC. Je donne des cours d’histoire des espaces scéniques et de machinerie de théâtre.

Tu es donc vraiment un artiste touche-à-tout ?

Oui. Certains me critiquent même et disent que je suis quelqu’un de dispersé, quelqu’un qui veut faire beaucoup de choses en même temps. À vrai dire, je n’ai jamais vu cela comme un inconvénient. Ma prof de peinture me reprochait toujours d’arriver avec mon saxo en cours. Elle me disait « Tu dois choisir entre la peinture et la musique. Si tu continues comme ça, tu seras soit le meilleur peintre scénographe parmi les musiciens OU le meilleur musicien parmi les peintres scénographes ». Pour elle c’était ça. Pour moi, c’était autre chose… J’avais une façon de voir la musique qui était différente.
Et je me dis que si j’avais jamais fait tout ça : la sculpture, l’histoire de l’art, la peinture, je n’aurais jamais vu la musique comme je la vois. Quand je fais une mise en scène dans le théâtre, les comédiens sont toujours confrontés à quelque chose de nouveau et ils peuvent avoir du mal au départ. Car je fais du théâtre en réfléchissant comme un musicien. Je peux par exemple voir une mise en scène en termes de mesure ou déchiffrer les rythmes des pas d’un comédien en partition…
Même chose avec mes musiciens. Je vais par exemple demander à mon batteur de jouer des notes en imaginant une situation… Finalement, je fais des parallèles entre les différentes disciplines et c’est ce qui fait que le résultat musical est comme ça.

Quel regard portes-tu sur la scène musicale marocaine actuelle ?

Aujourd’hui au Maroc, il y a plein de jeunes qui partent dans tous les sens. Certains se dirigent vers le rap, d’autres vers la musique traditionnelle. Il y en a aussi qui choisissent la radio-télévision, et puis, il y a des jeunes qui prennent des initiatives et ramènent une nouvelle esthétique poétique. Le rock et les rythmes châabi s’entremêlent et les textes n’ont même plus besoin de rimes. Ces esthétiques-là sont intéressantes. Il y en a qui réussissent, d’autres moins.
Au Maroc on a des musiciens mais pas ou peu de studios d’enregistrement, de studios de répétition, de producteurs, d’investisseurs ou de mécènes. Les musiciens ne vivent pas la même réalité que les plasticiens car on n’a pas la culture de payer la culture. La gratuité des nouveaux festivals a beaucoup participé à ce problème.
À la base on avait de l’argent et on voulait faire quelque chose de bien. On avait de la bonne volonté, vraiment. Mais qu’est-ce qu’on a fait avec cette volonté ? On a fait des choses qui ne sont pas très bonnes pour la culture et la santé de notre pays.
C’est un peu comme si on bâtit un immeuble de 10 étages mais sans escaliers, sans étages intermédiaires pour monter au 10e étage. Il y a les artistes locaux avec des initiatives qui sont au rez-de-chaussée et qui se baladent à côté de l’immeuble. Les grands ont la capacité de venir en hélicoptère et d’atterrir tout en haut, au 10e étage. Les autres, on leur met un tremplin pour passer au 10e étage. Et on voit qui aura la force de sauter jusque là-haut. Plein de groupes vont venir s’inscrire et vont faire la file pour sauter. Et on va perdre de nombreux groupes qui n’auront plus ni les bras, ni les pieds pour pouvoir continuer et sauter à nouveau.
Mais ce n’est pas ça qu’il nous faut. Il nous faut des étages intermédiaires avec des escaliers. Il nous faut des salles de concerts intermédiaires. Il nous faut toute une chaîne pour pouvoir grandir petit à petit. Nos groupes marocains, aujourd’hui, n’ont pas la capacité technique et administrative de jouer sur une grande scène comme celle de l’OLM (la grande scène du festival Mawazine).
Mais si leur pays ne leur donne pas l’occasion de faire cette expérience, vont-ils demander l’aide de l’Espagne ou de la France ? Non, car on veut rester au Maroc et travailler sur le territoire marocain. On veut se développer dans notre pays. Bien sûr, s’il y a des scènes à faire à l’extérieur on exportera notre musique mais on veut rester des artistes marocains. C’est aussi le choix que j’ai fait de rester installé et ancré dans mon pays et de faire partie de l’histoire de ce Maroc-là.

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© photo principale : Baptiste de Ville d'Avray / Ayoni © photo article : Baptiste de Ville d'Avray / Ayoni
  • Laëtitia

    Greeters pour Comptoir du Maroc, je connais Othman et confirme que c’est un excellent artiste. Bravo Othman et bonne continuation, tu le mérites!