Salé à l’heure du Moussem des Cierges

Chaque année, à la veille de l’Aïd al Mawlid (anniversaire de la naissance du prophète Mohammed), la ville de Salé perpétue une tradition unique à travers tout le Maroc. Voyage au cœur du patrimoine immatériel marocain à l’occasion du Moussem des Cierges, appelé aussi Moussem Sidi Abdallah Ben Hassoun.

En attendant le cortège…

Mercredi 23 décembre 2015. Salé. Nous sommes à la veille de l’Aïd el Mouloud qui commémore la naissance du prophète Mohammed. Les nuances de la palette chromatique semblent s’être donné rendez-vous aux abords du Souk el Kbir de Salé. Verts, jaunes, rouges et roses tranchent avec le bleu du ciel et la pâleur des maisons de la vielle médina de Salé. Je tente de me frayer un chemin jusqu’au début du cortège. La foule déborde sur les trottoirs, les balcons et les terrasses. Parmi elle, beaucoup d’enfants venus en famille, toutes générations confondues, ont revêtus leurs plus beaux habits traditionnels. Djellabas, tarbouches et caftans jettent de nouvelles touches de couleurs à un décor qui n’en manquait pas. Les goélands, messagers de la Grande bleue, perchés sur les murs ocres des remparts crénelés attendent eux aussi le coup d’envoi de la procession du Moussem de Cierges.

Fillette vêtue d'un caftan
Fillette vêtue d'un caftan

C’est à la fin de la prière de l’Asr (la troisième prière de la journée) que le cortège part à l’assaut de la cité des corsaires. Les cierges quittent alors l’ombre du patio de Dar Belakbir pour sillonner les principales artères de Salé jusqu’au Mausolée du soufi Sidi Abdellah Benhassoun qui n’est autre que le saint patron de la ville. Ici, les cierges bariolés finiront leur course au terme d’un cortège haut en couleurs et en pulsations rythmiques. Ils seront allumés au coucher du soleil pour éclairer la poursuite des festivités nocturnes. Au programme de la sainte nuitée : des veillées soufies, des psalmodies, des lectures du Coran, des banquets pour les démunis et de la musique, toujours… Rien n’est trop beau pour célébrer la naissance du prophète Mohammed !

Un cortège haut en couleurs et en percussions rythmiques

En tête du cortège, des chars surmontés des portraits royaux rappellent que le festival est organisé sous le haut patronage de Sa Majesté Mohammed VI. Ils cèdent rapidement la place aux notables, descendants de Sidi Abdellah Ben Hassoun et autres porteurs de drapeaux et d’oriflammes. Puis les porteurs de cierges, arborant les lanternes multicolores composés d’une myriade d’alvéoles coniques apparaissent. Œuvres des artisans slaouis, les cierges sont aussi remarquables que la grandeur des inscriptions à la gloire du prophète qu’ils portent. La juxtaposition des corolles de cires multicolores forment un ensemble de motifs floraux et géométriques qui font directement écho au raffinement des ornements de l’art islamique.

S’en suivent d’innombrables groupes de musiciens traditionnels qui n’ont d’autres buts que de corroborer cette féerie visuelle en musique. Les confréries Aissawa, Gnawa, Ahouach, Melhoun et même les Batucadas (percussions brésiliennes) sont de la partie. Les cierges valsent, les percussions fusent, les mains tambourinent, les incantations religieuses s’élèvent dans le ciel. Une fois rendus sur la Place des Martyrs, où siègent les tribunes officielles, les barcassiers, porteurs traditionnels des cierges se livrent à des danses traditionnelles au son des derboukas (instrument à percussions), des ghaïtas et du neffar (sorte de longue trompette). Ferveur et esprit de fête se mêlent pour nous élever un peu plus haut dans des sphères divines du Moussem des Cierges...

Groupe de musiciens traditionnels
Groupe de musiciens traditionnels

Une tradition vieille de presque 5 siècles

À l’origine du Moussem des Cierges de Salé, il y eut un voyage... Au cours du XVIe siècle, le prince Ahmed Al Mansour (1578 – 1603), futur sultan de la dynastie des Sâadiens, entreprend un exil de jeunesse à Istanbul. Il fut si impressionné par le faste des processions des cierges liées aux festivités de l’Aïd al Mawlid qu’une fois sur le trône, il décida purement et simplement d’imiter la tradition ottomane… La première procession eut lieu en l’an 986 de l’Hégire dans plusieurs villes du Maroc dont Fès et Marrakech. À Salé, c’est le soufi Sidi Abdellah Benhassoun (1515-1604) qui fut chargé d’orchestrer le bon déroulement du Moussem. Depuis lors, ses descendants, les Chorfas Hassouni ne manquent pas de faire revivre, chaque année, à l’occasion de l’Aïd Mawlid, le Moussem des Cierges, désormais associé à Sidi Abdellah Benhassoun. Salé est la seule ville du Maroc à perpétuer cette tradition de presque 5 siècles. Raison de plus pour y aller…

En attendant le prochain Aïd Mawlid, les sculptures de cires, elles, reposent majestueusement, sous la coupole du Mausolée de Sidi Abdellah Ben Hassoun, érigé par Moulay Ismaïl. Elles seront remplacées par les nouvelles créations des mâalems (maîtres artisans) slaouis qui paraderont, Inchallah, lors du prochain Moussem des Cierges de Salé….

Musicien gnawa
Musicien gnawa

Quand le Mawlid et Noël coïncident…

Fait rarissime. En 2015, les célébrations de Noël ont coïncidé avec l’Aïd Mawlid qui célébrait le 24 et le 25 décembre la naissance du Prophète Mohammed. Pour retrouver un alignement similaire, il faut remonter en 1558 qui correspond à l’an 966 de l’Hégire ! Symbole, hasard planétaire ou simple coïncidence, cette concordance de dates porte en elle un puissant message de paix et d’universalité en ces temps de troubles obscurantistes.

Au Maroc, ce fut aussi l’occasion de scander des « Joyeux Mawlid » et autres « Noël Moubarak Saïd ». Une façon, peut-être, de nous rapprocher de l’essentiel : l’Amour, celui-là même qui réside, sans couleur et sans religion, au cœur même des messages des prophètes.

Porteur de cierge
Porteur de cierge
© photo principale : Laurie Arnauné © photos article de haut en bas : Laurie Arnauné 
  • traditionnel

    • Laurie

      Oui Salma, une tradition unique au Maroc qui date de presque 5 siècles. A voir et à vivre absolument !